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27 juin 2010 7 27 /06 /juin /2010 10:34

RicardoFloresMagon 

 

« Maudite machine ! »

peste désespéré l’ouvrier, suant à grosses gouttes, las et découragé. « Maudite machine, toi qui m’obliges à suivre ton rythme infernal, comme si, moi aussi, j’étais fait d’acier et entraîné par un moteur ! Je te hais, engin de malheur, car en faisant le travail de dix, vingt ou trente ouvriers, tu m’ôtes le pain de la bouche – et tu me condamnes, ainsi que ma femme et ses enfants, à crever de faim. »

La machine geint sous les coups du moteur, paraissant ainsi partager la fatigue de son compagnon de sang et de muscles. Toutes les pièces qui la composent sont en mouvement, ne s’arrêtant jamais. Certaines glissent, d’autres tressaillent. Celles-ci oscillent, celles-là pivotent, suintant de l’huile noirâtre, couinant, trépidant, fatiguant la vue de l’esclave de chair et d’os qui doit suivre attentivement tous leurs mouvements et résister à l’abrutissement qu’ils provoquent, pour ne pas se laisser prendre un doigt par un de ces rouages d’acier, ou perdre une main, un bras, voire la vie…

 « Machines infernales ! Vous devez toutes disparaître, suppôts de Satan ! Joli travail que vous faites ! En un jour, sans autre dépense que quelques seaux de charbon pour alimenter le moteur, et avec un seul ouvrier, vous abattez chacune davantage d’ouvrage que ne le fait un seul homme en un mois, de sorte qu’un travailleur, qui pourrait avoir du labeur pour trente jours, le voit réduit en un seul à cause de vous…Si nous crevons de faim, cela t’est indifférent ! Sans toi, vingt familles de prolétaires auraient leur pain quotidien assuré ».

 Les mille et une pièces de la machine sont en action. Elles tournent, glissent dans tous les sens, se rejoignent et s’écartent, suant d’infectes graisses, trépidant et couinant jusqu’à en avoir le vertige… La sombre machine n’offre pas un moment de répit. Elle respire bruyamment comme si elle était vivante. Elle semble épier la moindre seconde d’inattention de l’esclave humain pour lui mordre un doigt, lui arracher un bras, ou la vie…

 A travers un soupirail pénètre une pâle lueur carcérale et sinistre. Le soleil lui-même se refuse à éclairer cet antre de misère, d’angoisse et de fatigue, où se sacrifient de laborieuses existences au profit de vies stériles. Des bruits de pas viennent de l’extérieur – c’est le troupeau qui est en marche ! Des miasmes sont à l’affût dans chaque recoin de l’atelier. L’ouvrier tousse… tousse ! La machine geint… geint !

 « Cela fait sept heures que je suis à tes côtés et il m’en reste trois à tirer. J’ai le vertige, mais je dois résister. J’ai la tête lourde, mais gare au moindre mouvement d’inattention ! Je dois suivre tous tes mouvements si je ne veux pas que tes dents d’acier me mordent et que tes doigts de fer m’emprisonnent… Encore trois longues heures ! Mes oreilles bourdonnent, une soif terrible me dévore, j’ai de la fièvre, ma tête va éclater ».

 Des sons joyeux proviennent du dehors : ce sont des enfants qui passent, espiègles. Leurs rires, gracieux et innocents, effacent un instant la grisaille environnante, engendrant une sensation de fraîcheur semblable à celle que procure le chant d’un oiseau dans un moment d’abattement. L’émotion s’empare de l’ouvrier. Ses propres enfants gazouillent de même ! C’est ainsi qu’ils rient ! Et tout en regardant le mouvement des mécanismes, il sa met à gamberger. Son esprit rejoint le fruit de ses amours, qui l’attend chez lui. Il frissonne à l’idée qu’un jour ses gosses devront eux aussi venir crever pour une machine dans la pénombre d’un atelier où les microbes pullulent.

 « Maudite machine ! Je te hais ! »

 La machine se met à trépider avec plus de vigueur, elle a cessé de geindre. De tous ses tendons de fer, de toutes ses vertèbres d’acier, des dures dents de ses rouages, de ses centaines de pièces infatigables, sort un son rauque plein de colère qui, traduit en langage humain, signifie :

« Tais-toi, misérable ! Cesse de te plaindre, espèce de lâche ! Moi, je ne suis qu’une machine, entraînée par un moteur, mais toi, tu as un cerveau et tu ne te révoltes pas, malheureux ! Arrête de te lamenter sans cesse, imbécile ! C’est ta lâcheté qui est cause de ton malheur, pas moi. Empare-toi de moi, arrache-moi des griffes de ce vampire qui te suce le sang, et travaille pour toi et les tiens, crétin ! En elles-mêmes, les machines sont un bienfait. Nous épargnons des efforts à l’homme, mais vous autres travailleurs, êtes si stupides que vous nous laissez aux mains de vos bourreaux, alors que vous nous avez fabriquées ? Comment concevoir plus grande bêtise ? Tais-toi, ne dis plus un mot ! Si tu n’as pas le courage de rompre tes chaînes, alors cesse de te plaindre ! Allons, il est l’heure de sortir. Déguerpis et réfléchis ! »

Les paroles salutaires de la machine, associées à l’air frais de la rue, provoquèrent une prise de conscience chez l’ouvrier. Il sentit qu’un monde s’écroulait dans son esprit : celui des préjugés, des interdits, du respect de l’ordre établi, des lois et des traditions et, le poing levé, il s’écria :

"Je suis anarchiste ! Terre et Liberté !" »

Ricardo Flores MAGON

(12 février 1916)

 

Portrait de l'auteur

 

"Que chacun d’entre vous soit son propre chef pour que nul n’ait besoin de vous pousser à continuer la lutte. Ne nommez pas de dirigeants, prenez simplement possession de la terre et de tout ce qui existe, produisez sans maîtres ni autorité. La paix arrivera ainsi en étant le résultat naturel du bien-être et de la liberté de tous. Si, à l’inverse, troublés par la maudite éducation bourgeoise qui nous fait croire qu’il est impossible de vivre sans chef, vous permettez qu’un nouveau gouvernement vienne une fois encore se poser au-dessus de vos fortes épaules, la guerre continuera à exister et à vous faire prendre les armes : la misère et la tyrannie."

 

ricardo.flores.magonRicardo Flores MAGON est un révolutionnaire mexicain. Il naquit à San Antonio, au Mexique, le 16 septembre 1873.

En 1892, il prend part aux mouvements contre la septième réélection à la présidence du Mexique du général Porfirio DIAZ et publie le périodique d’opposition Le Démocrate. Il sera expulsé du pays en 1904.

Exilé aux USA, il fonde le parti libéral mexicain en juillet 1906. Dans la déclaration du nouveau parti, il y a des idées révolutionnaires pour l’époque : suppression de la réélection, abolition de la peine de mort pour les prisonniers politiques et de droit commun (abolition de la terrible loi Juarez du 25 janvier 1862 qui ne prévoyait que deux peines (8 ans de prison ou la mort), éducation élémentaire obligatoire jusqu’à l’âge de 14 ans, création d’un salaire minimum, expropriation des latifundia et des terres en jachère ainsi que la régulation des journées de travail.

Les vœux présents sur ce programme seront repris en partie plus tard par les hommes et les femmes qui prendront les armes en 1910 lassés de la longue période de pouvoir de DIAZ.

En janvier 1911, à Los Angelès, il planifie l’invasion de la Basse-Californie ayant pour but son indépendance et la création d’une république socialiste avec l’aide d’étrangers, ce qui déplut à des révolutionnaires tels que Venusyiano CARRANZA ou même MADERO qui étaient très nationaliste.

Il publiera avec Librado RIVERA un manifeste dirigé aux anarchistes du monde entier, manifeste qui motive leur emprisonnement et condamnation à vingt ans de prison pour sabotage à l’effort de guerre des Etats-Unis qui participent alors à la Première guerre mondiale.

Il meurt en prison le 21 novembre 1922. D’après son camarade RIVERA, il a été assassiné.

J.-P. B.

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Jean-Pierre BERRAUD - dans A comme ANARCHIE
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commentaires

Berraud 02/07/2010 11:44


Je faisais étudier, il y a une dizaine d'années, ce texte à mes élèves de CM2 dans le cadre de l'enseignement de l'Histoire : "la révolution industriel ; la naissance des syndicats". Les enfants
étaient très ouverts et je n'ai jamais eu le moindre problème avec la hiérarchie(ce n'était pas ma tasse de thé) mais surtout avec les parents (école du centre-ville de Mantes-la-Jolie /78).
Je me verrais très mal, malheureusement, aujourd'hui, de faire cette même étude !... JPB


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