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9 septembre 2010 4 09 /09 /septembre /2010 07:13

 

tolstoi_1851.jpgQui n'a pas lu du Léon Tolstoï ?

Surnommé le pleurnicheur, il n'a que neuf ans lorsque sa grand-mère, puis sa tante, assurent son éducation. A vingt-cinq ans (1853), il publie ses premiers romans autobiographiques qui de suite rencontrent le succès : L'enfance, L'adolescence et La jeunesse. Peintre des mœurs, son chef-d'œuvre La Guerre et la Paix l'a placé parmi les plus grands écrivains. Il se présente tout à la fois comme une superbe esquisse, originale et forte en raison du contraste des portraits de l'aristocratie russe, et comme une réflexion profonde sur la guerre et la violence. Dans la seconde partie de sa vie, Tolstoï développe une pensée à forte connotation religieuse, particulièrement dans Résurrection (1899) où le héros rencontre le Christ !..

Les positions de Monsieur le comte Lev Nikolaïevitch(1) restent très surprenantes. Pourtant issu d'une des plus anciennes familles de la noblesse russe, chez cet homme s'additionnent :

  • - de fortes orientations pacifistes (soutien auprès d'objecteurs de conscience) malgré, ou à cause, d'un long temps passé au service de l'armée,

  • - un positionnement en faveur d'un végétarisme militant : consommer de la chair animale reste un acte "absolument immorale",

  • - une volonté sans faille de propager l'espéranto,

  • - enfin, une analyste critique de l'autorité : "l'homme de pouvoir est comparable au marin pris dans la tempête, il a l'illusion de choisir sa destination, mais reste malmené par les courants de l'histoire" (La Guerre et la Paix).

Il est devenu presque banal, sinon de bon goût, de considérer Tolstoï comme le fondateur d'un anarchisme chrétien. Posons-nous la question : est-il possible d'ếtre à la fois anar et catho ? J'ignore qui, le premier, a pu développer cette idée aussi ridicule que déplacée(2).

Ce n'est certainement pas les rédacteurs du journal L'anarchie. Dans le n° 35 du 7 décembre 1905(3), l'un d'eux nous fournit un point de vue qui est, sans doute, beaucoup plus autorisée que ne saurait être le mien : "(…) Qu'est-ce que le tolstoïsme ? C'est la conception saugrenue d'abdiquer son droit devant celui d'autrui, de se laisser bêtement immoler sous prétexte de ne pas attenter à l'intérêt des autres, de préférer subir éternellement toutes les conséquences funestes des esprits détraqués, plutôt que de tenter le moindre effort en vue de s'en débarrasser. Qu'est-ce qu'enseigne le tolstoïsme, en effet ? De ne jamais verser le sang d'une créature humaine, de n'agir autrement que par la douceur. L'excellence de l'intention n'est sans doute pas mise en cause. Mais comment ne pas voir qu'en pratique, étant donné l'état du monde actuel, loin d'amoindrir ou d'enrayer la criminalité, cet enseignement ne peut que l'augmenter, que le faire durer indéfiniment ?" Pas tendre les anars de la "belle" époque... mais personne n'ignore que durant ces années où furent écrites ces lignes, le mouvement anarchiste ne versait pas dans l'angélisme. Alors pourquoi continuer de véhiculer cette fausse affirmation d'un Tolstoï de premier représentant d'un anarchisme "chrétien" ?

9 sept. Tolstoi cabinet 1908

La vision que nous avons de cet écrivain reste celle d'un chrétien humaniste, inspirateur de bien des hommes comme le héraut indien de la désobéissance civile : Gandhi. Pour l'époque et compte-tenu de son parcours, c'est déjà quelque chose de très remarquable et particulièrement méritoire !

 

 

 

 

  1. (1) Il appartient à une des plus anciennes familles nobles de Russie. Son grand-père, Pierre-Alexandrovitch, maréchal d'armée, sera nommé ambassadeur auprès de Napoléon 1er. En 1830, sa mère meurt d'une fièvre et sept ans plus tard c'est son père qui disparaît. Léon, Comme son rang l'implique, Léon fera ses études à l'université militaire puis entrera dans l'armée qui le nourrira pendant plus d'un quart de siècle.

  2. (2) Nous lui offrirons un abonnement gratuit au blog A Rebrousse-poil !

  3. (3) En 1905, la célébrité de l''écrivain était au zénith.

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17 août 2010 2 17 /08 /août /2010 08:52

Naissance d'une femme exceptionnelle


17 aout M.DeraismesEn plus de deux mille ans de culture hypersexualisée et - affirmons-le - humiliante pour la gent féminine, peu nombreuses sont les femmes dont on condescend à accorder la postérité. Trop souvent oublié le "Que serais-je sans toi, qui vins à ma rencontre ?" exprimé par Aragon – ohé ! la misogynie religieuse qui, à cet égard, en a mis des couches de servitude... Maria Deraismes, comme Olympe de Gouges et Louise Michel pour ne citer que ces deux grandes égéries, reste l'une de ces femmes qu'il serait légitime de mettre au Panthéon des bienfaiteurs et des bienfaitrices de l'humanité.

 

Certes, ses origines bourgeoises sont bien là : nous ne la verrons jamais monter sur les barricades durant les grands chambardements de 1848 et de 1871. Toutefois, cela ne l'empêche pas pour autant d'aider des membres de la Commune de Paris et, selon son expression, à leur "tendre la main". Eliane Brault, fondatrice de la Grande Loge Mixte Universelle, la cite fort à propos(1) : "Les résultats des révolutions ne sont pas proportionnels aux sacrifices consentis et l'effort ne profite pas à ceux qui en sont les artisans. En politique, les crises violentes servent surtout ceux qui observent de l'extérieur et ne s'y mêlent qu'au dénouement". J'attire votre attention : si l'on accepte à la lettre cette analyse, autant dire que toute révolte est vouée à l'échec ! Malgré toute la sympathie que nous avons pour cette femme, nous buttons sur un fatalisme caractéristique de son statut social.

 

Féministe, elle intervient et se bat constamment pour que la femme devienne l'égal de son compagnon. M. Deraismes, participe à la création d'associations féministes. Journaliste, en 1869 elle fonde avec Léon Richer le journal Droit des femmes qui devient peu après L'Avenir des femmes.

 

Libre penseuse, elle anime et préside aux destinées de l'association en Seine-et-Oise. Avec Victor Poupin (l'un des fondateurs de la Ligue de l'Enseignement) et Victor Schoelcher, elle organise le premier congrès anticlérical (1881). Lors de celui-ci, on parle déjà notamment de la séparation des églises et de l'État, des problèmes d'éducation, des fêtes laïques, de l'organisation des services hospitalier et d'assistance, etc. Maria soumet au congrès une motion que celui-ci adopte : "Le congrès émet le vœu que les hommes et surtout les libres penseurs, fassent de leurs femmes leurs compagnes dans leurs réunions, cercles, comices, travaillent à les faire reconnaître légalement comme leurs égales". Alors les p'tits loups libres penseurs ou non, où en est-on aujourd'hui ?

 

17-aout-Deraismes-3.jpgFranc-maçonne, le 14 janvier 1882 les frères de la loge Les Libres Penseurs du Pecq (Yvelines) l'intègre comme membre à part entière. Comme par hasard y adhère un certain Léon Richer... Première femme a entrer dans ce cercle encore fermé à ses congénères. C'est sans doute ce "plus" qui la fait entrer dans la grande histoire de l'Humanité. Durant cette cérémonie, le président de cette loge, le frère Hougar, prononce ses mots : "En initiant une femme à nos mystères, nous voulons proclamer l’égalité des deux êtres humains qui concourent physiquement à la propagation de notre espèce... Nous sommes pénétrés de cette idée que l’état normal de la société ne peut s’améliorer effectivement sans le concours de la femme, première éducatrice de l’enfant et que détruire chez elle les préjugés, en les combattant par la lumière maçonnique, c’est préparer pacifiquement la véritable émancipation sociale". En réponse, Maria Deraismes affirme que ses frères ont "rompu avec les vieilles traditions consacrées par l’ignorance. Vous avez eu le courage d’affronter les rigueurs de l’orthodoxie maçonnique... Vous êtes aujourd’hui considérés comme des hérétiques, parce que vous êtes des réformateurs : mais comme partout la nécessité des réformes s’impose, vous ne tarderez pas à triompher". Cent-vingt huit ans après ce coup de tonnerre dans l'un des temples de la pensée philosophique, force est de constater que le triomphe espéré n'est pas (ou très partiellement) encore au rendez-vous de la franc-maçonnerie. Néanmoins avec l'aide de quelques frères, Maria Deraismes crée la première loge mixte. Puis, onze ans après son initiation (1893), elle fonde une association : la Grande Loge Symbolique Ecossaise Mixte de France, appellation qui se transforme, en 1901, en Ordre maçonnique mixte international "Le Droit Humain"(2).



Maria Deraismes décède dans sa soixante-sixième année après avoir bien œuvré pour le genre humain et la mixité en particulier. Au cœur de ses préoccupations nous retrouvons toujours une démarche en faveur de la liberté de penser, pour l'égalité entre tous les êtres humains et, enfin, pour le développement de la fraternité universelle. Son travail reste nullement achevé : à chacun et chacune de le poursuivre afin que, un jour, il puisse aboutir. Maria Deraismes : une vie, un combat, un exemple comme nous voudrions qu'il en existe tant !



1) in "La franc-maçonnerie et l'émancipation des femmes".

2) Quand, huit ans après sa création, cette obédience prend la décision de changer de nom, deux loges s'en séparent et constituent une nouvelle entité qui garde le nom de Grande Loge Symbolique Ecossaise "maintenue et mixte". La sœur Louise Michel, pourtant très bonne amie de M. Deraimes, sera initiée dans cette obédience "maintenue" en 1903. Rivalités... opposition d'objectifs... comprenne qui pourra !

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6 août 2010 5 06 /08 /août /2010 07:14

 

6-aout-Hiroshima.jpgUn 6 juin 1945 oublié... pourtant,

il reste gravé à jamais dans la mémoire

de nombreuses générations.

 

A 8 h 16, en quelques secondes, à la douceur d'un petit matin d'été et à la tranquillité apparente d'une ville qui s'éveille fait place une vision cauchemardesque. Au-dessus de l'hôpital, la première bombe atomique explose. Toute une population se trouve ainsi piégée et pétrifiée instantanément par l'assaut de milliers de becquerel libérés. Comment la folie humaine peut-elle en arriver à un tel paroxysme ? Face à la barbarie fasciste, fallait-il aller aussi loin ?

 

Jamais un tel acte guerrier ne fut aussi catastrophique et irrémédiable. Très clairement, trente ans après le premier conflit mondial, tout bascule : la guerre venait de changer de terrain de jeu. Passe encore qu'elle se déroule entre soldats aguerris... Cette fois-ci, les protagonistes font intervenir un nouvel acteur : une population civile désormais prise en otage. Depuis lors, je me demande bien comment des gouvernements et des ministres de l'intérieur ou de la guerre peuvent dénoncer, sans gêne aucune, des pratiques de prise d'otage !

 

L'effet procuré par Little Boy va bien au-delà de l'impact meurtrier engendré. Il est certes commode d'établir une réponse après coup. Laissons à Albert Camus le soin de nous proposer la sienne. Dans son éditorial du journal Combat, en date du 8 août 1945 (ci-dessous), il indique qu'il s'agit du "dernier degré de sauvagerie". En même temps, il pose une réflexion pertinente : "Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche,entre le suicide collectif ou l'utilisation intelligente des conquêtes scientifiques". Soixante-cinq ans après la triste application de cette nouvelle énergie, il n'existe toujours pas de réponse à ce questionnement. Pour cause : l'armement nucléaire s'est multiplié en nombre et en puissance !

 

Attention : secret défense ! Impossible de nous échapper de cette logique et impossible de connaître les processus de fonctionnement et de décision : leur maîtrise échappe au plus grand nombre. C'est toujours au nom de l'équilibre de la terreur, de la dissuasion, du danger de l'autre que les Etats maintiennent par la pression, sinon l'oppression de l'homme, les structures armées. Toute la "communication" officielle vise à maintenir cet ordre des choses et rend impossible toute évasion de ce maquis où s'entremêlent manipulations et désinformations. Demain, il peut encore arriver n'importe quoi car d'autres Little Boy restent suspendus au-dessus de nos têtes ou sont prêts à surgir des océans !

 

Le 6 août 1945 témoigne d'un monde qui nous a montré, sans fard, la réalité de son vrai visage : celui de la haine et de l'indifférence généralisée. Comment ne pas approuver Jean Rostand, un savant doublé d'un humaniste, lorsqu'il affirme : "Ne peut-on donner aux hommes de quoi vivre sans leur donner, du même coup, l'envie de s'entre-tuer ?" (Pensées d'un biologiste). Comme lui, nous avons sans doute gardé ce côté professeur Tournesol. Mais, dans le contexte d'une société où l'homme reste un loup pour l'autre, il semble bien difficile d'espérer un revirement significatif. Cette volonté de dominance permanente aboutit inéluctablement à la guerre, quel qu'en soient les formes !

 

PS. Signalons l'appel du Mouvement de la Paix sur e blog de notre amie Caroleone.

 

 

 

Editorial d'Albert Camus


6-aout-Hiroshima2.jpg"Le monde est ce qu'il est, c'est-à-dire peu de chose. C'est ce que chacun sait depuis hier grâce au formidable concert que la radio, les journaux et les agences d'information viennent de déclencher au sujet de la bombe atomique. On nous apprend, en effet, au milieu d'une foule de commentaires enthousiastes que n'importe quelle ville d'importance moyenne peut être totalement rasée par une bombe de la grosseur d'un ballon de football. Des journaux américains, anglais et français se répandent en dissertations élégantes sur l'avenir, le passé, les inventeurs, le coût, la vocation pacifique et les effets guerriers, les conséquences politiques et même le caractère indépendant de la bombe atomique. Nous nous résumerons en une phrase : la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l'utilisation intelligente des conquêtes scientifiques.

En attendant, il est permis de penser qu'il y a quelque indécence à célébrer ainsi une découverte, qui se met d'abord au service de la plus formidable rage de destruction dont l'homme ait fait preuve depuis des siècles. Que dans un monde livré à tous les déchirements de la violence, incapable d'aucun contrôle, indifférent à la justice et au simple bonheur des hommes, la science se consacre au meurtre organisé, personne sans doute, à moins d'idéalisme impénitent, ne songera à s'en étonner.

Les découvertes doivent être enregistrées, commentées selon ce qu'elles sont, annoncées au monde pour que l'homme ait une juste idée de son destin. Mais entourer ces terribles révélations d'une littérature pittoresque ou humoristique, c'est ce qui n'est pas supportable.

Déjà, on ne respirait pas facilement dans un monde torturé. Voici qu'une angoisse nouvelle nous est proposée, qui a toutes les chances d'être définitive. On offre sans doute à l'humanité sa dernière chance. Et ce peut-être après tout le prétexte d'une édition spéciale. Mais ce devrait être plus sûrement le sujet de quelques réflexions et de beaucoup de silence.

Au reste, il est d'autres raisons d'accueillir avec réserve le roman d'anticipation que les journaux nous proposent. Quand on voit le rédacteur diplomatique de l'Agence Reuter* annoncer que cette invention rend caducs les traités ou périmées les décisions mêmes de Potsdam*, remarquer qu'il est indifférent que les Russes soient à Koenigsberg ou la Turquie aux Dardanelles, on ne peut se défendre de supposer à ce beau concert des intentions assez étrangères au désintéressement scientifique.

Qu'on nous entende bien. Si les Japonais capitulent après la destruction d'Hiroshima et par l'effet de l'intimidation, nous nous en réjouirons. Mais nous nous refusons à tirer d'une aussi grave nouvelle autre chose que la décision de plaider plus énergiquement encore en faveur d'une véritable société internationale, où les grandes puissances n'auront pas de droits supérieurs aux petites et aux moyennes nations, où la guerre, fléau devenu définitif par le seul effet de l'intelligence humaine, ne dépendra plus des appétits ou des doctrines de tel ou tel État.

Devant les perspectives terrifiantes qui s'ouvrent à l'humanité, nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d'être mené. Ce n'est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l'ordre de choisir définitivement entre l'enfer et la raison."

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4 août 2010 3 04 /08 /août /2010 08:53

Abolition des privilèges

 

 

Sous la pression émeutière de la paysannerie, le club breton, réuni le 3 août, souhaite prendre des initiatives fortes. Le lendemain soir, à l'Assemblée constituante, le vicomte de Noailles et le duc d'Aiguillon décident de délaisser leurs titres féodaux et les privilèges qui en découlent : dîmes, maintmorte, droit de chasse, etc. La paysannerie exulte, la bourgeoisie applaudit cette fin de droits et de privilèges partagés entre la noblesse et le clergé.

 

4 aoutUne nuit importante dont nombreux furent ceux qui s'évertuèrent à mettre en valeur le principe de l'égalité de tous devant la loi. Malheureusement, cette cassure juridico-financière ne permettra que le développement d'une société nouvelle de propriétaires : tous ceux qui, suffisamment aisés, purent racheter les droits seigneuriaux. Insidieusement et rapidement les privilèges se sont réinstallés dans la société française. Car, en ce 4 août, les députés ont modifié fortement un système mais ne l'ont pas complètement transformé.

 

4 août 2010


Jamais les privilégiés n'ont été aussi puissants et si outrageusement méprisants. Ce n'est pas notre président de la République "bling bling" qui est en capacité de nous contredire. Ce n'est pas non plus tous ses ministres pris la main dans le pot de confiture, ni la haute bourgeoisie affairiste qui l'entoure. Cette dernière gère, place et déplace son patrimoine comme bon lui semble. Le scandale du moment en témoigne : les relations troubles du pouvoir avec une dame milliardaire - la plus riche de France – qui, au prix de savants montages, ne déclare que ce qu'elle dépense, c'est-à-dire très peu eu égard à son immense fortune... Pour tous ces tripatouilleurs, exploiteurs et profiteurs, c'est bien dommage : il n'y a jamais de comparution immédiate !

 

En ce 4 août, si la symbolique républicaine a pris un sacré coup de vieux, il ne reste plus qu'une seule chose à faire : la révolution libertaire !

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31 juillet 2010 6 31 /07 /juillet /2010 14:20

 

 

En cette période estivale, il nous semble bien agréable de rappeler le souvenir de Diderot qui, en ce jour du 31 juillet 1784, décèda à Paris dans sa soixante-douzième année.

 

Diderot2Parlons "prolo"

    J'adore le "parcours"de l'homme : désolé, on ne se refait pas !.. Fils d'artisan, il épousera une lingère (beurq ! voici le type d'information à masquer dans un curiculum vitae). Il ne fera jamais fortune et meurt d'une apoplexie. Bien qu'inhumé à l'église Saint-Roch – oh, triste sort ! - sa tombe et ses restes, comme celles de bien d'autres, sont profanés et jetés dans la fosse commune.

 

Et, pourquoi pas, parlons "pro" ?

    Bien évidemment, ce penseur appartient à cette catégorie philosophique singulière dénommée les Lumières. Ces porteurs de germes dont les survivants continuent toujours à résister au mal ambiant. Comme tous ses contemporains : d'Holbach, Helvétius, Voltaire, d'Alembert, La Mettrie..., ce courant se caractérise comme une "association" de penseurs très divers, aussi bien dans leurs démarches conceptuelles* que dans la diversité des disciplines étudiés. Diderot en est l'exemple-type. De l'écrivain libertin des Bijoux indiscrets au romancier provocateur de La religieuse, de l'auteur du Neveu de Rameau ou de Jacques le fataliste à son Encyclopédie qui l'occupe pendant vingt-deux années, la diversité et la dimension de son œuvre : romans, critiques et essais, forment un ensemble prodigieusement varié.

 

Pour lui et nombre de ses amis, l'objectif restait de mettre à la portée du plus grand nombre la connaissance et donc, de toute évidence, à la faire circuler. A travers cette démarche, comment ne pas sentir une volonté d'améliorer socialement et politiquement le sort des hommes. "Il n'y a qu'une vertu, la justice, dit-il dans "Eléments de physiologie" ; qu'un devoir, de se rendre heureux ; qu'un corollaire, de ne pas se surfaire la vie, et de ne pas craindre la mort". Diderot souhaite favoriser les conditions de l'émancipation du peuple face aux idéologies tutélaires de son siècle. Le pouvoir monarchique ne s'y est guère trompé car il interdira et bloquera, plusieurs années durant, la diffusion de l'Encyclopédie.

 

Athée et matérialisme convaincus, Diderot ne considère pas qu'il existe une dissociation entre le vivant et l'inerte. Dans son ouvrage Rêve de d'Alembert, il écrit : "Il faut que la pierre sente". Nous sommes bien loin du vitalisme, alors en pleine ascension pendant ce XVIIIe siècle. Ce concept marque une véritable rupture et, quelque part, une colossale remise en cause de la pensée régressive dominante exercée par l'église catholique.

 

Alors mes ami-e-s, pendant cette période estivale, nous ne saurions que trop vous inciter à lire ou à relire cet auteur de génie. Pourquoi pas son Supplément au voyage de Bougainville ? Vous ne pourrez qu'apprécier le brio de ce penseur qui, en son temps déjà et à sa façon, condamne l'impérialisme de la société européenne, tueuse de diversité. Je me laisse aller à ce morceau choisi : l'adresse d'un tahitien à Bougainville :

"Et toi, chef des brigands qui t'obéissent, écarte promptement ton vaisseau de notre rive : nous sommes innocents, nous sommes heureux ; et tu ne peux que nuire à notre bonheur. Nous suivons le pur instinct de la nature ; et tu as tenté d'effacer de nos âmes son caractère. Ici tout est à tous ; et tu nous a prêché je ne sais quelle distinction du tien et du mien. Nos filles et nos femmes nous sont communes ; tu as partagé ce privilège avec nous ; et tu es venu allumer en elles des fureurs inconnues. Elles sont devenues folles dans tes bras ; tu es devenu féroce entre les leurs. Elles ont commencé à se haïr ; vous vous êtes égorgés pour elles ; et elles nous sont revenues teintes de votre sang. Nous sommes libres ; et voilà que tu as enfoui dans notre terre le titre de notre futur esclavage. Tu n'es ni dieu, ni un démon : qui es-tu donc, pour faire des esclaves ? (…) "Tu es le plus fort ! Et qu'est-ce que cela fait ? Lorsqu'on t'a enlevé une des méprisables bagatelles dont ton bâtiment est rempli, tu t'es récrié, tu t'es vengé ; et dans le même instant tu as projeté au fond de ton cœur le vol de toute une contrée ! Tu n'es pas esclave : tu souffrirais plutôt la mort que de l'être, et tu veux nous asservir !"

 

Ecrit en 1772, ce texte entre en résonance avec le code noir de décembre 1723 d'une part et le décret du 4 février 1794 abolissant l'esclavage, d'autre part. Un grand bonhomme, vous dis-je...

En cette époque d'ultra-libéralisme triomphant, nous manquons de penseurs ayant l'étoffe d'un Diderot ! Ce n'est pas Alain Minc qui nous contredira lorsqu'il affirme : "la société française ne fabrique plus d'intellectuels à l'ancienne"(in Histoire politique des intellectuels). Mais me direz-vous, en prenant comme témoin l'ami du président, ai-je bien choisi le bon référent ?..

 

 

* En exemple, citons les propos d'un fin spécialiste de cette période, Gerhardt Stenger. Dans sa présentation du Dictionnaire philosophique de Voltaire, il écrit : "Voltaire s'en prend aux matérialistes modernes comme Diderot qui considèrent qu'il n'y a pas d'intention et de planification dans l'univers" (GF Flammarion - février 2010 - page 21)

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13 juillet 2010 2 13 /07 /juillet /2010 21:36

 

En ce 14 juillet jour de liesse de la symbolique républicaine, fêtée pompeusement au son du clairon, notre camarade Léo nous a envoyé, en 1993, son dernier salut à la compagnie. Un ultime pied de nez face à cette société dont "l'impression démocratique luit fait des rougeurs".

 

14-juillet-Ferre.jpgLéo Ferré fut un homme de conviction et de fidélité. Certains lui reprochèrent son statut d'artiste arrivé, particulièrement une petite cohorte de provocateurs soixante-huitards qui tenteront et réussiront, quelquefois, à pourrir certains de ses galas(1). Même si il ne fut jamais un militant, Léo n'aura eu de cesse de condamner le système économique, politique et sociale, cet immense show-biz protéiforme, appelée par les situationnistes la société du spectacle. Avec son Y'en a marre, son Ni dieu ni maître et son incontournable Les Anarchistes est-il permis de douter de ses intentions ? Par tempérament, mais aussi par conviction, ses idées se sont toujours accordées avec une conception éthique de la pratique sociale. A chaque fois que ses amis le lui demandèrent, et ce pendant de très nombreuses années, il sera toujours présent pour animer les galas, entre autre ceux au profit de la Fédération anarchiste et de Radio Libertaire.

 

Léo a apporté à la chanson française une dimension poétique sans précédent. Chacune de ses compositions, chacune de ses musiques restent de véritables petits bijoux brillant de mille feux. Françoise Travelet dans son livre d'entretien : Dis donc, Ferré... (Hachette 1971), le résume parfaitement : "Le champ d'investigation de sa poétique est un champ à mille dimensions, un univers où les droites deviennent courbes et où le parcours le plus mythique est celui de la réalité".

 

Plutôt que de poursuivre la litanie de louanges dithyrambiques, je vous invite à lire l'un de ses textes participatifs à la revue La Rue. Editée par le Groupe libertaire Louise Michel, son financement fut assuré - entre autres artistes - grâce à ses tours de chant... Avec ce texte, publié dans le n° 11, nous retrouvons au sommaire tous ses amis dont Françoise Travelet et Maurice Frot. Ce dernier fut à ses côtés durant toutes les tournées que Léo s'enchaîna après sa séparation de Madeleine et ...de Perdrigal(2).

 

Un texte au phrasé particulier, très caractéristique de sa marque de fabrique. Un texte qui, aujourd'hui encore, garde toute sa puissance évocatoire. Avant d'embarquer, fermez un moment votre "mobile" car

 

Le silence ne téléphone jamais

 

 par Léo FERRE


Le grand drame des solitaires, c'est qu'ils s'arrangent toujours pour ne pas être seuls. Si l'on pouvait se mettre au ras de tout'nu, et partir loin, sans un, qu'un peu de cette chaleur maternelle qui est tout ce qui leur reste, aux bonnes femmes... Un jour j'irai trancher ailleurs mes incompatibilités démocratiques. Un jour je branlerai ce qu'il restera à branler. D'ailleurs, qu'est-ce que je branle ici, à cette heure, attendant je ne sais quelle sonnerie de téléphone me rendant une voix, quelque part, quelque chose de fraternel, d'insoumis, de propre, de comme ça pour le plaisir, de rien, de larmes j'en ai trop en veux-tu ? de quoi, enfin ? Le silence, lui, ne téléphone jamais, et c'est bien comme ça, c'est bien. La vie ne tient qu'à un petit vaisseau, dans le cerveau, et qui peut déconner à n'importe quel moment, quand tu fais l'amour, quand tu divagues, quand tu t'emmerdes, quand tu te demandes pourquoi tu t'emmerdes. Il faudra que je prenne un jour quelque distance avec moi-même et dire à qui voudra mon style de pensée et de vie et de mort et ma chance montera doucement du fond de l'an dix mille. Je suis le vieux carter d'une Hispano Suiza. Une première femme, six ans de collage ad­ministratif. On se demande ce qu'on fout à se multiplier par deux. Deux cœurs, deux foies, quatre reins... Je suis seul et je pisse quand même. Le couple ? Voilà l'ennemi. Les souvenirs s'empaquètent négativement. La mémoire négative, c'est une façon de se rappeler à l'envers, c'est plus commode. Les ombres passent, un peu grisées. On pense à des gravures pleines de roussures, sans grand talent. Les souvenirs n'ont pas de talent, ils végètent dans un coin du cerveau... un amas cellulaire qui s'ennuie et qui perd sa charge. Comme une batterie. La matrice nourricière ? Il y a urgence. Le piment, le vrai, c'est celui qu'on rajoute. La femme inventée ne déçoit jamais, seulement, il faut tout le temps en changer. L'in­vention permanente. L'érotisme, c'est vraiment dans la tête. Et puis, pas tellement que ça... Une jupe, un cul de hasard, et le reste. Devant la télé, on devient vraiment con. Il n'y a pas que des gens bizarres dans les trains et dans les gares. Il y a aussi les courants d'air. Mener un train d'enfer à une pépée maxi, le long du. fleuve, une pépée toute encerclée d'idées reçues. Et pas moyen de lui griffer la chatte. C'est vraiment dégueulasse, la moralité publique. L'enfer ? Une façon de voir et de se laisser voyant. Cette maison du plein soleil, cette maison qui me maudit, cette maison tu la verras quelque jour dans un chemin d'ombre. Il y a partout des fleurs soucis, des paravents, des beaux cactus, de ceux qui piquent bien, de ceux qui bandent et éjaculent du blanc dans cet été de votre cul, Madame ! Et tout ce qui émerge de mes souvenirs controuvés ?

14-juillet-LaRue-11.jpgJ'arrange mes souvenirs quand je n'ai pas envie de leur parler et de leur dire qu'ils ne sont là que parce que c'est l'usage. Le moulin de Pescia, le papier, l'odeur, ce type empaqueteur, cette machine à pointer, en bas, ce soleil de mars, cette brume, un peu, en préface à la belle journée se préparant, ce péage avec ce mec au mois, qui s'en fout, ces accidents abstraits que je m'invente au hasard des 140 à l'heure, ce retour dans le bleu, cette façon de ne pas être dans le siècle, ce tourneur qui ne tournera plus avec moi, même comme un derviche, ce cirque devant lequel je passe tous les jours et qui ne joue jamais, ce fournisseur d'essence rencontré à la banque, cette descente vers les chiens et leurs paroles rassemblées, cette pintade mise en route et mes fureurs de cuisinier sentant mouiller la casserole et s'attacher à un désespoir ailé, à des oiseaux traqués dans des caisses avides, et tout ce néant de la merde qui monte à mes babines, ce code pénal particulier qu'on devrait pouvoir lire en petites notes en bas de page du livre de recettes, cette soirée après les autres, cette machine qui tant et tant dactylographe, ces petites boules gigoteuses — O Gutembiche ! — ces cris perdus quelque part et qui retrouvent un cœur saignant, ce pain de seigle qui s'éternise sous les dents dures du couteau-scie, ce parfum de la nuit comme une pièce de piano de Debussy jouée par Gieseking, cette heure de dormir qui sonne doucement à ma tempe, cette passion de passionner tout ce qui passe autour de moi, les loups promis, les guffi, les araignées dessinées avec leur toile sur ce gadget tirelire avec son cadavre peint en vert et qui salue, ce bruit qui monte du petit ventre de ma machine, et ce papier qui se plie d'aise sur ma table, et tous ces cons heureux qui me regardent dans la rue avec mes longs cheveux comme des voiles de thonier, toujours les voiles, toujours les thoniers, cette envie de passer vite, très vite et puis quand même s'attarder sur le bestiaire de ma mie. La source et le cloaque. Ça dépend du contexte. Les chiens c'est comme les gens : avec un os, ça grogne. La solitude est une configuration particulière du mec ; une large tache d'ombre pour un soleil littéraire. La solitude c'est encore de l'imagination. C'est le bruit d'une machine à écrire. J'aimerais autant écrire sur des oiseaux chantant dans les matins d'hiver. J'ai rendez-vous avec les fantô­mes de la merde. Dimanche. Les jours de fête, je les maudis, cette façon de sucre d'orge donné à sucer aux pauvres gens, et qui sont d'accord, avec ça, et on retournera lundi pointer. Je vois des oranges dans ce ciel d'hiver à peine levé. Le soleil quand ça se lève, ça ne fait même pas de bruit en descendant de son lit, ça ne va pas à son bureau, ni traîner Faubourg St-Honoré, ni rien de ces choses banales que les hommes font, qu'ils soient de la haute ou qu'ils croupissent dans le syndicat. Le soleil, quand ça se lève, ça fait drôlement chier les gens qui se couchent tôt le matin. Quant à ceux qui se lèvent, ils portent leur soleil avec eux, dans leur transistor. Le chien dort sous ma machine à écrire. Son soleil, c'est moi. Son soleil ne se couche jamais, alors il ne dort que d'un œil. C'est pour ça que les loups crient à la lune. Ils se trompent de jour. Les plantes ? Les putes ? Les voitures ? Le bois de chauffage qui s'est gelé des tas d'hivers à attendre mon incendie. Je vous apporterai des animaux sauvés, l'innocence leur dégoulinant des babines ou de leurs yeux. Je les emmènerai au cinéma, en leur disant de ne pas trop regarder sur l'écran et les prierai de sucer des esquimaux Gervais. Je mangerai avec eux, de tout, de rien, je boirai avec eux le coup de l'amitié et puis partirai seul vers un pays barré aux importuns. Presque tous. Je suis un oiseau de la nuit qui mange des souris. Je suis un bateau éventré par un hibou-Boeing. Je suis un pétrolier pétroleur de guirlandes et de marée plutôt noire, comme mes habits, et un peu rouge aussi, comme mon cœur. J'aime. La multitude. La multitude. Les chiens. Les hiboux. Les horreurs.

L. F.

(La Rue n° 11, 3e trimestre 1971)

 

En ce 14 juillet, loin des défilés et des petits fours, oublions les feux d'artifice et les flonflons du bal. Savourons encore et toujours du Léo !

 

(1) Je me souviens de celui du 10 mai 1968, en soutien au journal Le Monde libertaire. Un heureux concours de circonstances voulut qu'il eut lieu le premier soir des barricades. Comme à chaque fois, la salle était pleine à craquer. Alors que le spectacle était à peine commencé, aux grilles du Palais de la Mutualité la pression se faisait forte pour empêcher tous les "zozos" qui, au nom des grands principes anarchistes, désiraient entrer gratuitement. Prêts à en découdre, nous étions nombreux à garder toutes les portes d'accès, coulisses comprises. Pendant ce temps et en permanence, d'autres militants nous tenaient informés de l'agitation extérieure, tant à proximité de la Mutualité que dans tout le Quartier Latin. A l'issue de ce gala, sur scène Maurice Joyeux exhortera le public à se joindre aux manifestants. La suite est connue..

 

(2) Appellation qu'il donna à son domaine de Pech-Rigal, dans le Lot.

 

 
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26 juin 2010 6 26 /06 /juin /2010 06:47

Entre un 26 juin 1848 et un 24 juin 2010 :


TOUT  RESTE À FAIRE !

 

26 juin février 1848Il y a deux jours, des centaines de milliers de concitoyens (800.000 selon la police, 2 millions selon les syndicats) battaient le pavé de nombreuses villes du pays pour s'opposer aux mesures gouvernementales sur les retraites. Cette réaction, parfaitement légitime, concrétise l'importance du mécontentement populaire contre ces mesures servant très naturellement les objectifs du capitalisme.


Aussi fort que fut ce mécontentement, que représente-t-il au regard de cette terrible journée parisienne du 26 juin 1848 quand, dès 10 heures du matin, l'armée investit le dernier îlot de résistance du Faubourg Saint-Antoine ? Ce 26 juin, la révolution du 23 février* sombre dans une effroyable répression. Des milliers d'insurgés sont abattus sans jugement, 11.000 autres sont arrêtés et, dans l'attente de leur jugement, anormalement entassés... Une fois de plus c'est un militaire, le général Cavaignac, qui s'empare du pouvoir et qui se trouve mandaté par la bourgeoisie pour démanteler les acquis de cette trop brève révolution.


Avec le recul dont nous disposons, tout prouve - s'il en est besoin – que l'utopie se trouve dans cette espérance en la politique et donc en les politiciens pour changer en profondeur la société. Dans ses Carnets Proudhon ne se fait aucune illusion là-dessus : "Ce qui est vrai hier, est vrai aujourd'hui : la réforme politique n'est pas le moyen de la réforme sociale". Le tout aussi grand Alexis de Tocqueville, son contemporain et néanmoins un adversaire déclaré des révoltés de 1848, écrit : "Il y a eu des révolutionnaires plus méchants que ceux de 1848, mais je ne pense pas qu'il y en ait eu de plus sots ; ils ne surent ni se servir du suffrage universel, ni s'en passer. S'ils avaient hardiment saisi la dictature, ils auraient pu la tenir quelques temps dans leurs mains. Mais ils s'imaginèrent niaisement qu'il suffisait d'appeler la foule à la vie politique pour l'attacher à leur cause et que, pour faire aimer la République, c'était assez de donner des droits sans procurer des profits". La messe est dite. Malheureusement à chaque fois elle se répète et, à chaque fois, le piège politique se referme sur un peuple-enfant.


Alors, en ce jour du très macabre anniversaire de cette défaite populaire : gémissons, gémissons, gémissons mais espérons ! Le succès, très relatif, de cette journée de protestation populaire du 24 juin 2010 ne doit pas nous faire oublier qu'il manque encore ...et toujours ce souffle du grand soir rédempteur !

 

 

26 juin drapeau rouge* Il est intéressant de constater que, selon l'historien Maurice Dommanget, le drapeau rouge fait sa première apparition le 22 février 1848 (ou le 23 selon les narrateurs) sur les barricades parisiennes. Ce qui fera dire à Proudhon : "Pauvre drapeau rouge ! Tout le monde t'abandonne ! Eh bien ! Moi, je t'embrasse ; je te serre contre ma poitrine." Mais déjà, le soir du 24 février, Lamartine relate l'existence à côté des drapeaux rouges de drapeaux noirs qui "flottent en lambeaux aux bouts des baïonnettes".

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11 juin 2010 5 11 /06 /juin /2010 12:54

 

11-juin-Valles.jpgQuelques jours avant ce jour anniversaire, prêt pour parcourir le chemin de Stevenson, quelle étonnante et merveilleuse coïncidence d'être au Puy-en-Velay, ville où Jules Vallès vit le jour ce 11 juin 1832.

Un homme du peuple aux multiples facettes qui, pour beaucoup de ses détracteurs bien pensants, reste un personnage certes révolté mais jugé inclassable. Nenni que ce tintouin ! Vallès a délibérément choisi son camp : celui de la Commune et du peuple en armes. Ne serait-ce que pour ces deux dernières raisons, ce "Jules" nous plaît bien...

 

Il nous importe de faire taire ces spécialistes de la déculturation en citant cet extrait publié dans le premier numéro de La Rue* du 1er juin 1867 :

"Vous le voyez, nous faisons fête à la misère : avancez, les lamentables ! Nous écrivons l'histoire de la souffrance, mais nous écrirons aussi celle du travail. Ce que les autres pour les oisifs célèbres, nous allons le faire pour les artisans inconnus; rôdant, non plus dans les coulisses, les alcôves, mais dans le chantier ou la fabrique, devant la casse ou l'établi, nous raconterons les petits mystères des métiers, quels sont ceux qui les honorent, typographes ébénistes, peintres en bâtiments, scieurs de long, entrepreneurs de bâtisses...

Toute cette vie de lutte sourde, de travail obscur, de misère bizarre, sera décrite dans ses détails précis, sous ses aspects curieux, gracieux, terribles, avec des couleurs chaudes et vives. Nous voulons que vous ayez les yeux et le ur saisis.

Mais comme nous nous appelons la Rue, et non pas le faubourg, ni la Cour des Miracles, nous ne vous enchaînerons point à ces tristesses : nous voulons peindre de la rue les comédies joyeuses aussi bien que les drames tristes, les coins heureux comme les coins sombres, et nous irons, les soirs d'été, du côté des insouciantes et des heureux. Nous regarderons, aux vitres de Samper, le diamant flamber dans l'écrin, et à la vitrine de Cadart et Luquet, Diaz luire comme un rayon de soleil. La dentelle après la guenille ; plus d'odeurs de boue, des parfums d'iris; après avoir épongé la sueur et le sang au flanc des travailleurs ou des blessés, il nous arrivera d'essuyer, avec la barbe de notre plume, le carmin sur les lèvres des filles."

 

Vallès ne laisse planer aucun doute sur ses aspirations vers ce peuple et ses souffrances. Huit jours plus tard, toujours dans le même journal, il écrit :

"Je crois, ma foi, que nous avons frappé juste. Il semblerait, à voir l'empressement avec lequel on a accueilli La Rue, qu'elle répond à des idées et des sentiments qui n'ont point encore eu d'interprète ou que du moins personne n'a osé bravement afficher et défendre.

On n'avait jusqu'ici biographié, caricaturisé ou peint que les aristocrates du talent, du million ou du vice ; nous parlons d'écrire l'histoire des simples et des pauvres. Le journalisme contemporain râle dans l'air rance et fade des bibliothèques ou l'air empesté des coulisses, suçant la chair morte au flanc des cadavres illustres ou mangeant le fard sur la joue des actrices, criant avec les uns : "Vive Platon !" avec les autres : "Vive Siraudin !" les pédants portant dans leurs mains sales le flambeau des nécropoles, les chroniquailleurs écrivant à la lueur d'un quinquet de boui-boui !

Nous venons dire, nous, que nous aimons le soleil et la vie ! Mais songez donc : c'est presque une révolution !

Ils ne savent que tourner, comme des mouches, autour de ceux qui ont de l'encre aux doigts ou de la poudre de riz au cou : ils ne savent que faire des articles à propos d'articles, causer du grand siècle ou du petit Chose, commenter, copier, plagier, ou bien sculpter des mots comme des forçats cisèlent des noyaux de cerise, monter dans les maisons, écouter aux portes, recueillir la salive et filtrer le crachat des autres !"

 

Ces mots cinglent les visages de tous ces cuistres. Ainsi, nous comprenons mieux pourquoi le camarade, le frère Jules Vallès, membre de la Ire Internationale, communard et franc-maçon, soit si mal connoté par cette intelligentsia qui mendie sa pitance auprès des maîtres du monde. Son destin restera frappé du sceau de sa ville natale, cet ancien fief écrasé par  deux monticules portant la marque ostensiblement ridicule et révoltante d'une église catholique impérialiste associée à une bourgeoise provinciale dominante.

 

 

* Journal fondé par Jules Vallès que le pouvoir interdira assez régulièrement. C'est ainsi que le 18 janvier 1868, six mois après sa naissance, La Rue cesse sa parution : la censure refuse à nouveau son visa au numéro 34, dédié à P.-J. Proudhon... Proudhon, Vallès un cocktail explosif !

Le groupe libertaire Louise Michel de la Fédération anarchiste reprendra le titre pour éditer une "revue culturelle et littéraire d'expression anarchiste" (37 numéros de mai 1968 à mai 1986).

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17 mai 2010 1 17 /05 /mai /2010 09:54

 

Est-ce bien nécessaire de rappeler l'origine napoléonienne de cette colonne et, en particulier, les intentions belliqueuses qui justifièrent son érection ? Tous les gouvernants sont fiers de montrer leur toute puissance en construisant de tels édifices. Nous ne pouvons que déplorer cette attitude de certains de nos concitoyens vénérant encore ce grand dictateur de l'histoire de France. Quand, en ce 12 avril 1871, les Communards parisiens décident de la destruction de cette colonne, ils furent - sans aucun doute possible - bien inspirés.

 

16 mai Col.VendomeLe préambule de ce 23e décret, validé par le Comité central du Paris insurgé, ne laisse planer aucun doute possible : "Considérant que la colonne impériale est un monument de barbarie, un symbole de force brute et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perpétuel à l'un des trois grands principes de la République française : la fraternité...".

Le 16 mai, dans la liesse populaire, ce monument tombe. Acte combien symbolique dont la chute scelle la fin d'une époque, celle :

- du romantisme révolutionnaire. En effet, la Commune restera le dernier des grands soulèvements populaires caractérisés par l'utilisation de barricades comme technique d'encerclement et de paralysie du pouvoir central ;

- du romantisme artistique. Comment oublier Victor Hugo proclamant, en 1827, le libéralisme littéraire : "Il y a aujourd'hui l'ancien régime littéraire comme l'ancien régime politique. Le dernier siècle pèse encore presque de tout point sur le nouveau" (préface de Cromwell), ou encore en 1830 : "En révolution, tout mouvement fait avancer. La vérité et la liberté ont cela d'excellent que tout ce qu'on fait pour elles, et tout ce qu'on fait contre elles, les sert également" (préface d'Hernani) ? En 1871, alors que Hugo et le romantisme appartiennent au passé, l'impressionnisme quant à lui n'a pas fait salon. Entre les deux, un nouveau courant s'exprime et ses représentants occupent le devant de la scène. Courbet en reste le catalyseur et traîne autour de lui cette forte odeur de scandale caractérisant les débuts du réalisme artistique. La critique bourgeoise ne s'y est pas trompée. Elle l'attaque violemment : "Courbet peint comme un paysan laboure"... Comme vous pouvez l'imaginer : superbe l'ambiance !

C'est donc à tort que les Versaillais* attribuent à Gustave Courbet, proudhonien et partisan convaincu de l'insurrection, la décision de cette destruction. Sans doute n'ont-ils pas oublier ses propos tenus quelques mois avant les événements, lors d'une réunion publique le 29 octobre 1870 : "Tenez, laissez-nous vos canons Krupp, nous les fondrons avec les nôtres ensemble : le dernier canon, gueule en l'air, coiffé du bonnet phrygien, planté sur un piédestal acculé sur trois boulets, et ce monument colossal que nous érigerons ensemble sur la place Vendôme, sera votre colonne à nous et à vous, la colonne des peuples, la colonne de l'Allemagne et de la France à jamais fédérées" (in Lettres à l'armée allemande et aux artistes allemands) ? Sans doute et plus présentement par le rôle éminent qu'il joue dans l'organisation d'un Comité des artistes où il fréquente des personnages comme Corot, Manet, Daumier... Néanmoins – répétons-le -, la décision  de destruction a été prise par le Comité central de la Commune. Courbet n'envisageait que son démontage. Le comité d'artistes qu'il préside n'aura pour mission  que la conservation du patrimoine culturel.

Fait prisonnier à l'issue de la terrible répression versaillaise, il sera condamné à l'emprisonnement. Bien que sa peine soit purgée, la soif de vengeance ne se calme pas pour autant. En 1873, le nouveau président, le général Mac-Mahon, condamne Courbet à reconstruire la colonne à ses dépens. L'artiste ruiné s'engage néanmoins à payer à crédit, sur trente ans, les coûts de la reconstruction. Malheureusement, sa santé décline rapidement sans doute accélérée par ses conditions de détention à Mazas, à la Conciergerie et à Sainte-Pélagie. Son décès subit empêche tout remboursement de la dette. Quel beau, mais triste bras d'honneur fait à ses adversaires !

Cette colonne Vendôme vengeresse rappelle bien la mort des enfants du peuple dont l'un de ses plus grands. Elle reste ce monument glorifiant la haine comme l'est, tout autant, cette basilique expiatoire qui a pris position sur ce tertre de Montmartre. Sa rapide reconstruction prouve que le pouvoir n'aime pas que le peuple se dresse et touche aux valeurs et à l'éclat de sa toute puissance.

 

* Lors de son procès, le 2 septembre 1871, son avocat déclare : "Attribuer à Courbet la destruction de la colonne Vendôme est un parti pris qui est passé à l'état de légende, exploité par les journaux, la caricature, presque tout le monde". Il est condamné à six mois de prison avec ce chef d'inculpation : "complicité de destruction de monuments"...

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30 avril 2010 5 30 /04 /avril /2010 13:47

Il serait bien présomptueux de ma part d'écrire ou plutôt de réécrire l'histoire du 1er mai. Parmi ceux qui s'y essayèrent, je me dois de signaler l'un d'entre-eux : Maurice Dommanget. Avec son Histoire du Premier mai, il reste, à mon avis et sans aucun doute possible, le meilleur ouvrage de référence sur la question*.

La vérité oblige à m'expliquer sur ce lien inattendu avec ce 1er mai 2010.

Cet événement se fit d'une façon très fortuite. Avant-hier, lors d'une randonnée dans un bois de ma région, le hasard des rencontres me mit face à un petit bout de papier insolite qui attira mon regard. Il était collé sur l'un de ces panneaux d'information qui balise et structure de plus en plus  notre pseudo éveil à la nature... Que venait-il faire sur ce panneau des plus "clean" ? Intrigué, je m'approchais afin de reconnaître l'intrus.

Reve-generale.jpg

Par une sorte de déclic ou de réflexe automatique, la relation se fit instantanément. Déjà, cela faisait pas mal d'années que ce 1er mai me dérangeait passablement dans ses formes traditionnelles, un peu comme ces panneaux forestiers ou ces balises peintes en rouge et blanc qui dirigent les parcours...

J'aime le rituel : à condition qu'il ne soit pas l'expression d'un simple moment répétitif parce que commémoratif. Ne faudrait-il pas concevoir un 1er mai qui ne soit plus cette fausse journée chômée, ponctuée par une cohorte de manifestations syndicales ? Pour moi, cette exhortation autocollée tombait à pic ! Elle me et elle nous convie à rester debout et à penser qu'un autre monde reste possible. Elle sonne comme un rappel fédérateur du concept d'Elisée Reclus : "L'anarchie est la plus haute expression de l'ordre". Hormis les utopistes, je cherche vainement quelque puissante force sociale et politique apte à nous emmener vers ce nouveau rêve, un rêve capable de bousculer enfin toutes les idées reçues, particulièrement conformistes ? Plus que jamais, nous avons besoin d'une aventure sociale accompagnée par de nouveaux aventuriers.

Mais mon entraînement au rêve fut de courte durée. Plus loin, sur un autre panneau, un second autocollant avait subi ses premières déchirures. Au moins et de façon rageuse, celui-là dérangea un-e de mes collègues marcheurs. L'ordre, vous dis-je, toujours l'ordre ! Mais – soyons zen - probablement une personne amoureuse à tout crin de la propreté des lieux publics. Sans doute ne sait-elle pas, ne sait-elle plus rêver... Pour elle et pour bien d'autres aussi, en ce jour mémorable, ne devrions-nous pas revendiquer un cours de promotion sociale : l'éducation au rêve ?

 

* Brièvement, rappelons que l'origine de cette journée s'établit en cette fin du XIXe siècle, alors que l'ère industrielle se trouve en pleine expansion sur le continent nord-américain et que la crise financière de 1873 s'abat sur la classe ouvrière de ce pays. L'agitation est à son comble. On y compte plus de 5.000 grèves et quelques 340.000 grévistes. Le 1er mai 1886, de grandes manifestations furent organisées. Les 3 et 4 mai, à Chicago, près de 8.000 grévistes manifestent devant les portes d'une usine afin de conspuer les "jaunes" qui s'y trouvent. Des coups de feu sont tirés par les forces de l'ordre. Ils font une cinquantaine de blessés et laissent six morts sur le pavé ! Six morts... six martyrs... qui, dès lors, feront du 1er mai "la" grande journée internationale des revendications et des luttes !

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