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6 mars 2011 7 06 /03 /mars /2011 19:25

 

6-mars-Niemoller.jpg

 

"Quand ils sont venus chercher les communistes,
Je n'ai rien dit,
Je n'étais pas communiste.


Quand ils sont venus chercher les syndicalistes,
Je n'ai rien dit,
Je n'étais pas syndicaliste.


Quand ils sont venus chercher les juifs,
Je n'ai pas protesté,
Je n'étais pas juif.


Quand ils sont venus chercher les catholiques,
Je n'ai pas protesté,
Je n'étais pas catholique.


Puis ils sont venus me chercher,
Et il ne restait personne pour protester.
"


 

Cela m'étonnerait si ces vers ne vous parlent pas...


En effet, il s'agissait d'un bon pasteur – il y en a – et il s'appelait : Martin Niemöller.

Dès 1937, il sera interné à Sachsenhausen puis à Dachau. Libéré en 1945, il militera pour la paix ...et aussi à la reconstruction du protestantisme en Allemagne. Nul n'est parfait.


La mort l'attendra en ce jour du 6 mars 1984. Saluons l'homme.

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28 février 2011 1 28 /02 /février /2011 08:02

 

Le vent de révolte qui s'est levé dans les pays de l'Afrique du Nord nous rappelle que la rebellion reste l'apanage des peuples.

Ces événements sont bien différents de ceux qui, il y a quatre-vingt dix ans, jour pour jour, débutèrent la révolte des marins de Cronstadt. Ces derniers s'insurgèrent contre la puissance du pouvoir des commissaires bolcheviques, incapables de faire face au très grave problème de subsistances qui règnait dans le pays. L'insurrection dans ce port dr l'île de Kotline ne durera qu'une vingtaine de jours.

L'anarchiste Voline, co-fondateur du premier Soviet russe (Saint-Pétersbourg), a écrit une longue narration de ces évenements dans un livre, malheureusement pas assez diffusé, La révolution inconnue (1917-1921).

28-fevrier-Kronstadt.jpgLe programme des mutins a été établi le 26 février 1921, soit deux jours avant le début de l'insurrection. Voici les quinze points de la résolution formulée par les équipages de deux navires le Petropavlovsk et le Sevastopol :

I. Organiser immédiatement des réélections aux soviets avec vote secret et en ayant soin d'organiser une libre propagande électorale pour tous les ouvriers et paysans, vu que les soviets actuels n'expriment pas la volonté des ouvriers et des paysans ;
II. Accorder la liberté de la parole et de la presse pour les ouvriers et les paysans, pour les anarchistes et les partis socialistes de gauche (1) ;
III. Donner la liberté de réunion et la liberté d'association aux organisations syndicales et paysannes ;
IV. Organiser, pour le 10 mars 1921 au plus tard, une conférence sans-parti des ouvriers, soldats rouges et matelots de Pétrograd, de Cronstadt et du district de Pétrograd ;
V. Libérer tous les prisonniers politiques appartenant aux partis socialistes, ainsi que tous les ouvriers et paysans, soldats rouges et marins emprisonnés pour des faits en rapport avec des mouvements ouvriers et paysans ;
VI. Élire une commission pour la révision des cas de ceux qui sont détenus dans les prisons ou les camps de concentration ;
VII. Supprimer tous les «politotdiel» (2), car aucun parti ne peut avoir de privilèges pour la propagande de ses idées ni recevoir de l'État des ressources dans ce but. A leur place, il doit être créé des commissions culturelles élues, auxquelles les ressources doivent être fournies par l'État ;
VIII. Supprimer immédiatement tous les «zagraditelnyé otriady» (3) ;
IX. Fournir, à tous les travailleurs une ration égale, à l'exception de ceux des métiers insalubres qui pourront avoir une ration supérieure ;
X. Supprimer les détachements de combat communistes dans toutes les unités militaires, et faire disparaître dans les usines et fabriques le service de garde effectué par les communistes. Si on a besoin de détachements de combat, les désigner par compagnie dans chaque unité militaire ; dans les usines et fabriques les services de garde doivent être établis conformément à l'avis des ouvriers ;
XI. Donner aux paysans le droit de travailler leurs terres comme ils le désirent, ainsi que celui d'avoir du bétail, mais tout cela par leur propre travail, sans aucun emploi de travail salarié ;
XII. Demander à toutes les unités militaires ainsi qu'aux camarades «koursanty» (4) de s'associer à cette résolution ;
XIII. Exiger qu'on donne dans la presse une large publicité à toutes les résolutions ;
XIV. Désigner un bureau mobile de contrôle ;
XV. Autoriser la production artisanale libre, sans emploi de travail salarié
(1) : Socialistes révolutionnaire de gauche.
(2) : Sections politiques du parti communiste existant dans la plupart des institutions d'État.
(3) : détachements policiers créés officiellement pour lutter contre l'agiotage, mais qui en fin de compte confisquaient tout ce que la population affamée, les ouvriers compris, amenait des campagnes pour la consommation personnelle.
(4) : Élèves-officiers.

Ce n'est pas du collectivisme libertaire mais cela s'en rapproche ! En guise de conclusion, relevons ces trois échos transmis par cette population en lutte. A mon avis, ils valent mieux que de longs discours :

28-fevrier-Cronstadt.jpg- dans Izvestia n°3 du comité révolutionnaire provisoire des matelots et ouvriers de Cronstadt, le 5 mars : "Voilà trois jours que Cronstadt s'est débarrassée du pouvoir cauchemardesque des communistes, de même qu'elle s'était débarrassée il y a quatre ans du pouvoir du tsar (...) Voilà trois jours que les citoyens de Cronstadt respirent, libres, délivrés de la dictature du parti."
- Radiotélégramme Au Prolétariat de tous les pays, communiqué du Comité Révolutionnaire Provisoire, le 10 mars : "Il y a trois jours, les communistes ont ouvert le feu, les premiers, et les premiers ont fait couler un sang fraternel. Comme nous luttons pour une juste cause, nous avons relevé le défi. La garnison et la population laborieuse de Cronstadt, qui ont secoué le joug infâme des communistes, ont décidé de lutter jusqu'au bout."
 - dans Izvestia n°14 du comité révolutionnaire provisoire, le 16 mars : "Fière et consciente de sa puissance, armée du ferme désir de restaurer la liberté bafouée, Cronstadt a secoué le joug communiste, refusant de payer son tribut de vies, de bonheur et de bien-être à une poignée d'aliénés mentaux".

 

Deux jours plus tard, patatras ! Après une seconde tentative, la ville tombe définitivement aux mains de l'Armée rouge commandée par Trotsky. Inutile de vous narrer les terribles répressions et les purges qui s'ensuivirent...

Il faudra tout de même attendre soixante-dix ans pour, qu'après ce soulèvement, le régime de l'Union soviétique disparaisse, conséquence de la démission de Gorbatchev, un certain 25 décembre 1991. Depuis, rien n'a vraiment changé : l'expérience de Cronstadt est à refaire !

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12 février 2011 6 12 /02 /février /2011 10:02

 

 

12-fevrier-Darwin-1872.jpgRien d'extraordinaire, en apparence, que la naissance de Charles Darwin il y maintenant plus de deux siècles. Par contre, sa théorie reste incontournable et a permis d'établir la renommée universelle du savant. Le bond en avant qu'il fit faire aux sciences possède son revers : il y a toujours des opposants qui n'entendent pas désarmer. Ces derniers pratiquent allègrement désinformation et déstabilisation partout où ils le peuvent, c'est-à-dire principalement en direction de l'enseignement, des médias et des gouvernements. Preuve en est cet accord récent donné par le gouverneur démocrate du Kentucky, Steve Beshear, pour la construction d'un parc thématique qui s'appuie sur les thèses créationnistes (son ouverture est prévue en 2014). Saluons le travail entrepris par les associations rationalistes et par certains chercheurs, comme Patrick Tort, qui dénoncent cette propagande fallacieuse sachant se cacher, si nécessaire, derrière de belles vitrines comme celle de l'Université interdisciplinaire de Paris.

 

En ce jour mémorable, il m'a semblé plus judicieux de parler non du maître mais de l'un de ses élèves : Richard Dawkins. Cet universitaire anglais a été le premier à utiliser le mot Bright, mot à l'origine du mouvement qui porte ce nom. Vous le connaissez certainement au travers de l'un de ses livres, comme Pour en finir avec Dieu, publié en 2008. En fin de l'année 2010, il nous a livré Le plus grand spectacle du monde*, un ouvrage remarquable au titre judicieusement choisi. Au fur et à mesure de sa lecture se déroule l'explication de ce formidable spectacle de l'évolution. C'est tout simplement éblouissant !

 

12 février Darwin-DawkinsRichard Dawkins possède l'art d'expliquer des concepts compliqués. Comme par magie, il transforme l'énoncé d'un problème complexe en un discours simple et évident. Si pour beaucoup la théorie de l'évolution reste une évidence, les créationnistes n'ont qu'à bien se tenir : l'auteur n'est pas tendre avec ses ennemis. Il commence son chapitre IV intitulé "Silence et temps au ralenti" par ces mots : "Si les négationnistes de l'histoire qui doutent du fait de l'évolution ne connaissent rien à la biologie, ceux qui croient que le monde a commencé il y a moins de dix mille ans sont encore pires que ces ignorants ; leur illusion relève de la perversité. Ils réfutent non seulement les faits de la biologie, mais aussi ceux de la physique, de la géologie, de la cosmologie, de l'histoire et de la chimie". Chacun des treize chapitres mériteraient d'être cités et disséqués car, mis sous la toise rigoureuse de la méthode scientifique, ils rétablissent la vérité des connaissances.

 

Pour nous, il détaille les chemins de l'évolution qui possède leur logique, leur cohérence et ...leurs imperfections. Il n'hésite pas à citer moults exemples qui : "doivent sûrement ébranler la positon de ceux qui rêvent d'« intelligent design »". Comme, par exemple, chez la girage ce nerf laryngé descendant complètement sur toute la longueur du cou puis remontant, ou encore chez l'homme, ce canal déférent faisant un détour autour de l'urètre. Entre la complexité inouïe de l'existant, tel l'oeil, et les nombreuses bizarreries qui sévissent dans la nature, le grand architecte - maître parfait s'il en est - a pris de bien drôles de libertés dans sa prétendue création du monde !

 

En ce 12 février, nous constatons que la période actuelle reste toujours celle d'une exacerbation des croyances de tous poils. Il appartient à tous les adeptes du rationalisme scientifique et à tous les mécréants de secouer toujours plus fort le cocotier afin de faire tomber tous les tenants des religions qui s'y s'agrippent et qui voudraient que la société vive au rythme de leurs diktats. La pensée de Charles Darwin n'en serait que mieux servie !

 

* Editions Robert Laffont, octobre 2010.

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29 janvier 2011 6 29 /01 /janvier /2011 11:30

Il y a cent un ans, le 29 janvier 1910, Maurice Joyeux voyait le jour à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine) : un "anar"hors du commun qui laissa son empreinte militante sur le mouvement libertaire français pendant près de soixante ans.

 

29-janvier-Joyeux.jpgNous sommes de ceux qui, jusqu'en 1991, l'avons fréquenté et accompagné les trente dernières années de son existence. En ce jour, c'est donc avec émotion que nous parlons de l'ami et, bien sûr, du camarade*.

 

Jeune ouvrier, il s'active dans un Comité de chômeurs et participe à l'occupation du Consulat de Pologne qui lui vaudra, en 1933, sa première année de prison. Dès 1935, il adhère à l'Union anarchiste et ne quittera plus ce courant de pensée et d'action. Réfractaire à la guerre, il est emprisonné. Lors de son séjour à la prison lyonnaise de Montluc, il organise une mutinerie et s'évade. Maurice relatera ces deux évènements dans deux romans autobiographiques : Le Consulat polonais et Mutinerie à Montluc. Libéré, il retrouve un certain nombre de camarades qui, avec lui, vont reconstruire le mouvement sous l'appellation Fédération Anarchiste.

 

La période de la Libération fut l'occasion d'une rencontre avec une militante, Suzy Chevet, qui devient la compagne de sa vie. Cette union lui procure une stabilité de vie. Il peut entreprendre le développement et la pérennisation du mouvement. Avec les compétences de Suzy, avec les membres du Groupe libertaire Louise Michel (Paris XVIIIe) et, bien sûr, avec une kyrielle d'artistes débutants ou de renom, des galas sont organisées au Moulin de la Galette puis à la Mutualité qui permettent d'assurer le financement de projets conséquents : achats de locaux, création de la revue La Rue, passage du journal mensuel Le Monde Libertaire en formule hebdomadaire, enfin la création de Radio Libertaire.

 

Par son travail militant au sein des mouvements syndical et libertaire, Maurice y occupe une place de premier plan. Homme de combat certes mais, avec talent, il manie aussi bien la parole que l'écrit. Dans ce dernier domaine il sera d'une grande fécondité. Grand lecteur mais aussi homme de plume, il est très difficile de compter le nombre d'articles, d'études, de brochures et d'ouvrages qu'il a produit. Que de nuits blanches, que de week-ends passés derrière son bureau montmartrois à écrire un "papier" ou préparer quelque intervention publique... Ses vacances se passaient en camping et nous le voyons difficilement dévisser de la chaise et de la table où il posait sa machine à écrire pour quelques heures d'écriture.

 

C'est ainsi qu'il rédigeait ses ouvrages. Comment choisir l'une de ses pages afin d'illustrer mon propos ? J'ai longtemps hésité sur l'extrait à vous soumettre. Mais la crise économique actuelle m'a rappellé ce passage de son livre L'anarchie dans la société contemporaine, une hérésie nécessaire ? publié aux Editions Casterman en 1977 (page 151). Trente-quatre ans se sont écoulés et, pourtant, la lucidité de son analyse reste étonnament actuelle. Jugez-en :

 

"L'économie capitaliste est en crise. Pour la première fois de son histoire ? Tous les économistes classiques prétendent le contraire. Ils se trompent ou ils nous trompent !

Une économie de marché est par sa nature même conduite à l'expansion infinie. La concurrence provoque l'incitation à la consommation. Au besoin de consommation succède le désir de consommer pour satisfaire un mode de vie n'ayant plus de rapports avec la conservation de l'espèce. Tant que l'expansion trouve des débouchés, et malgré les bavures qui inévitablement se produisent, le système capitaliste du profit est florissant pour les classes qui en bénéficient. Il l'est également, dans une certaine mesure, pour les populations qui reçoivent des salaires leur permettant d'acheter à leurs patron les objets qu'ils fabriquent eux-mêmes. Lorsque l'expansion est bloquée, la machine économique tourne dans le vide, ac­cumule les surplus et les stocks, crée le chômage, suscite des faillites : ce qui réduit les revenus et précipite encore un peu plus les crises. L'expansion du système dépend de l'équilibre entre la fabrication et la consommation, entre les prix et les revenus. Lorsque cet équilibre est rompu, la pompe à production-consommation se désamorce. C'est la crise. Et, aujourd'hui, l'économie de marché, basée sur le profit, la plus-value et la concentration du capital sont en crise dans toutes les sociétés industrielles.

Les classes dirigeantes connaissaient le mécanisme de ces crises. Jusqu'à ce jour elles avaient été des crises de croissance, c'est-à-dire des crises d'adaptation du marché aux sciences, aux techniques, aux besoins nouveaux, sollicités par la publicité ou par l'évolution naturelle. Une de ces solutions consistait à conquérir de nouveaux marchés, à équiper les pays sous-développés. Les conquêtes coloniales comme les deux dernières guerres mondiales ne furent rien d'autre que des affrontements pour s'assurer des débouchés. Les deux ressorts qui permettent l'adaptation du système aux évolutions étaient l'espaceet le temps. Aujourd'hui, c'est terminé ! L'espace et le temps ne jouent plus en faveur de l'expansion économique essentielle au capitalisme libéral ou d'Etat. Ils jouent contre lui."

 

Alors, convaincus ? Pour aller plus loin dans la réflexion et dans la connaissance du personnage, quoi de mieux que d'aller à la librairie du Monde Libertaire (rue Amelot, Paris XIe) pour se procurer quelques-uns de ses ouvrages et - pourquoi pas ?- les deux tomes de ses mémoires :Souvenirs d'un anarchiste etSous les plis du drapeau noir.

 

Rares sont les hommes d'une telle trempe. Vingt ans après sa disparition, il m'arrive très souvent à penser au militant, à l'intellectuel dont l'influence a marqué profondément ma propre construction libertaire, ainsi qu'à l'homme avec qui une amitié sans faille nous reliait.

 

 

 

29-janvier-Livre-Joyeux.jpg* Nous avons commis une biographie sur le personnage (préfacée par Michel Ragon). C'est bien le moins que nous lui devons.

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14 janvier 2011 5 14 /01 /janvier /2011 23:12

 

Quel parcours que celui de ce petit bouvier, né d'un garçon brasseur et d'une mère cuisinière, le 15 janvier 1809 : Pierre-Joseph Proudhon !

 

15-janvier-Proudhon.jpgConsidéré comme le principal théoricien de l'anarchisme, de nombreux auteurs et spécialistes se sont penchés sur l'œuvre de ce grand penseur du socialisme. Laissons à nos lecteurs le soin de la découverte de cet étonnant personnage et de son imposante production littéraire.


En ce jour anniversaire, je vous propose d'appréhender l'homme sous son aspect le plus méconnu  son appartenance à la franc-maçonnerie. Il y plus de vingt ans, nous avions publié une étude dans la revue Itinéraire (n°7, 1er trimestre 1990). C'est avec plaisir que je vous la soumets. Elle n'a pas pris - me semble-t-il - de ride. Il va de soi, bien entendu, que tout complément d'informations reste le bienvenu.

 

 

 

 "Révolutionnaire... et franc-maçon !

La pensée de Proudhon, riche par sa fécondité et par sa diversité,

l'est également par ses contradictions.

Comment un révolutionnaire peut-il devenir franc-maçon ?

Cet article tente d'éclairer

un aspect peu connu de la vie du théoricien anarchiste.

 

Sansdoute parce qu'il fut l'initiateur de l'anarchisme, Pierre-Joseph Proudhon reste à bien des égards le plus remarquable de tous les grands théoriciens de la pensée révolutionnaire. Son œuvre ressemble à un gigantesque et fantastique magma en fusion duquel jaillit, si l'on s'y attarde, de nombreuses pistes de recherche que, pour notre part, nous ne nous lassons pas de découvrir.


Pourtant, comme tout exégète qui se respecte, il y a de quoi être déprimé... En effet, il ne semble plus guère exister d'aspects méconnus de la vie intellectuelle de notre Bisontin. Traqué par une armada de chercheurs universitaires de qualité, tout semble avoir été scruté, disséqué et analysé. Toutefois, et peut-être, subsiste-t-il encore une "niche"qui a été épargnée par nos perspicaces détectives ? On n'en parle jamais ou très rarement, comme si autour de cet aspect planait soit un intérêt accessoire ou mineur, soit une sorte de péché capital qu'il s'agirait d'exorciser en évitant d'en parler. Diantre, qu'est-ce qui prit à Proudhon d'aller frapper, ce 8 janvier 1847, à la porte d'un temple, celui de la franc-maçonnerie franc-comtoise : la Respectable Loge Sincérité, Parfaite Union et Constante Amitié à l'Orient de Besançon ? Comment lui, l'indomptable, celui qui, par son premier mémoire sur la Propriété, entendait s'attaquer et mettre à bas le système capitaliste, pouvait-il pénétrer dans cette enceinte où se côtoient gentiment : nobles, bourgeois et militaires, en bref, tout le gotha de cette société qu'il dénonçait par ailleurs ? Qu'allait-il donc faire dans cette loge ? Renouer symboliquement avec les générations disparues de la Grande Révolution ? S'acoquiner avec cette bourgeoisie montante qui composait encore les tableaux de loge pour mieux la convaincre ou, plus simplement, chercher le lieu où sa puissante intelligence pouvait s'exprimer ? La question mérite d'être posée et exige une réponse.

 

Réconcilier l'irréconciliable !

Malheureusement, et nous en sommes confus, il serait bien prétentieux de notre part d'apporter une réponse définitive sur cette décision de Proudhon d'entrer en franc-maçonnerie. D'une part, parce que celui-ci n'a jamais formulé d'explications précises quant à sa démarche, ce qui aurait eu l'avantage de nous éclairer. D'autre part, parce qu'il nous semble que ce choix s'apparente davantage à une démarche personnelle que l'homme n'a pas jugé utile d'expliciter. Cela peut justifier l'embarras et le silence des chercheurs sur ce point délicat. En tout cas, cela n'arrange guère notre propos. Mais, après tout, n'y a-t-il pas chez Proudhon comme chez chacun un jardin secret qu'il n'entendait pas dévoiler par peur d'être incompris ou, plus prosaïquement, parce qu'il ne souhaitait pas nécessairement le partager ?


Revenons à Besançon ce 8 janvier 1847. Proudhon a tout juste 38 ans et l'un de ses ouvrages les plus importants, Système des contradictions économiques ou Philosophie de la misère, vient de paraître. La sortie de ce livre fut discrète. Le Journal des Economistes, d'ailleurs, n'en rend compte qu'en novembre 1847. A propos de cet ouvrage, dans une lettre écrite à Guillaumin, datée du 7 novembre 1846, l'auteur affirme : "Si je pouvais faire battre tout le monde, j'aurais obtenu justement le résultat que je me suis proposé : la réconciliation universelle par la contradiction universelle". Déjà, avec son mémoire sur la Propriété, Pierre-Joseph nous a habitué aux formules assassines qui ne sont pas faites pour nous déplaire. Que l'on ne s'y trompe pas, derrière ces propos provocants se cache un humaniste au grand cœur. La réconciliation universelle par la contradiction universelle, les mots sont justes et bien pesés et, pour être compris, ils doivent être passer au filtre de la lecture de ses ouvrages. Dans le discours proudhonien, ils font partie de l'attirail essentiel. Et ces mots, depuis, apparaissent comme des clignotants qui surgissent et ponctuent, ici ou là, le discours maçonnique contemporain. Proudhon, ici, on le sent déjà, est prêt à se faire initier.


Proudhon-CourbetAvant de recevoir la "lumière", il répond à trois questions :


"Que doit l'homme à ses semblables ?

Justice à tous les hommes.

  1. Que doit-il à son pays ?

  2. Le dévouement.


  3. Que doit-il à Dieu ?

  4. La guerre."

Imaginez la réaction de cet aéropage de francs-maçons composant cet atelier, atelier qui, faut-il le dire, posséda sur ces colonnes l'ancien évêque constitutionnel de la ville, J.-B. Demandre. Cette profession de foi suscite l'émoi des frères car elle se place résolument en rupture de ban avec la constitution du Grand Orient de l'époque, celle-ci fait de la croyance en Dieu une des obligations d'adhésion. Une discussion s'ensuit où Proudhon, sûrement, explicite sa position antithéiste. Dans son ouvrage De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise (1858) il définit de façon précise ce que représente à ses yeux le Dieu des maçons : "Le Dieu des maçons n'est ni Substance, ni Cause, ni Ame, ni Monade, ni Créateur, ni Père, ni Verbe, ni Amour, ni Paraclet, ni Rédempteur, ni Satan, ni rien de ce qui correspond à un concept transcendental : toute métaphysique est ici écartée. C'est la personnification de l'Equilibre universel : Dieu est l'Architecte; il tient le Compas, le Niveau, l'Equerre, le Marteau, tous les instruments de travail et de mesure. Dans l'ordre moral, il est la Justice. Voilà toute la théologie maçonnique". Pourtant, cette déclaration de guerre à Dieu, au Dieu-domination des Eglises, ne lui vaut pas les foudres de ses frères. Il sera initié dans cette loge.


Il faut dire que la franc-maçonnerie, en France et en cette période, est en pleine mutation. Durant les années 1820, elle subit l'influence du carbonarisme ; sur divers sujets des dissidences la divisent régulièrement; enfin, en institution dogmatique qui se respecte, l'Eglise la condamne constamment afin, sans doute, d'interdire aux chrétiens d'y entrer. Progressivement, des tendances laïques apparaissent. Dès 1830, par exemple, le règlement ne prévoit plus de messes annuelles pour le repos de l'âme des francs-maçons décédés. Décidément, la poussée anticléricale devient trop forte. Quelques trente années après l'initiation de Proudhon, peu après la Commune de Paris, la constitution du Grand Orient supprime définitivement toute référence déiste. Belle revanche du "frère"Proudhon qui opposa l'Eglise à l'homme sur le principe de Justice. Il faut dire que son ami et collaborateur Alexandre Massol, franc-maçon aussi, mène une campagne diligente pour supprimer de la constitution de la première puissance maçonnique française la référence du "grand architecte de l'univers". Et il obtient partiellement satisfaction en 1865 puisque le convent accepte que la franc-maçonnerie "regarde la liberté de conscience comme un droit propre à chaque homme, et n'exclut personne pour ses croyances". Depuis le début du siècle, la franc-maçonnerie reste le siège de multiples pressions. Elle est traversée par divers courants ou influences politiques qui secouent le pays. Les grands maîtres sont souvent des vassaux liges du pouvoir en place, élus souvent on ne sait trop comment... Par contre, les loges de l'époque semblent posséder des liens plus ou moins distendus avec le haut appareil et cela peu expliquer les décalages que l'on constate entre ces deux niveaux de l'institution quand il ne s'agit pas, purement et simplement, de mesures d'interdictions prises à l'égard de certaines d'entre-elles. Les loges sont nombreuses à être, tour à tour, inquiétées par la police des régimes qui se succédent à un grand rythme : fermetures, infiltrations de mouchards, etc. En définitive, malgré tous ces problèmes aussi divers que multiples, ce sont les loges qui, progressivement et non sans heurts d'ailleurs, imposent les formes démocratiques d'organisation et de représentation de l'obédience maçonnique.

 

Un milieu en mutation

Lorsque Proudhon entre en maçonnerie, ces problèmes ont déjà commencé à ébranler le Grand Orient. Ainsi, le 14 avril 1844, ordre est donné aux loges pour endiguer le malaise qui règne dans l'obédience d'appliquer et de respecter strictement la réglementation concernant les conditions d'admission des profanes à la franc-maçonnerie. Cela nous laisse supposer qu'un certain laxisme se développe, reflet certain d'un combat entre partisans du traditionnalisme maçonnique et ceux partisans de son évolution. On peut également constater que, indépendamment du cas d'initiés du calibre d'un Mazzini, d'un Félix Pyat, d'un Raspail ou d'un Proudhon, le recrutement dans les ateliers subit à la fois l'évolution des nouvelles catégories sociales qui composent le pays, qui s'éduquent et qui s'instruisent. A Tarascon, la loge est composée presque entièrement d'ouvriers. Exemple sans doute excessif mais combien révélateur tout de même des mutations qui s'opèrent dans le recrutement des nouveaux initiés.


Les obédiences maçonniques n'apparaissent donc pas comme des organisations monolithiques. Elles évoluent avec le monde qui les environne et subiront également les soubresauts de l'histoire politique et sociale du pays. Elles sont aussi, si l'on met à part le cas particulier des clubs politiques, les seules grandes organisations philo-phiques structurantes du moment. Cela peut expliquer l'intérêt pour Proudhon d'appartenir à ce mouvement de pensée où l'on peut débattre librement des grands problèmes de l'humanité.


L'idéo-réaliste qu'il fut lui permit de pousser la porte du temple afin de trouver là, avec ses frères, matière à aiguiser sa réflexion et à la confronter avec eux. Ne s'est-il pas un jour défini lui-même comme "un aventurier de la pensée et de la science"? C'est sans doute ce besoin d'aventure qui l'invite à pénétrer dans un temple maçonnique.


L'objectif de ses travaux se trouve expliqué dans une lettre du 4 mars 1843 à Delarageaz, publiciste lausannais, préfigurant d'ailleurs la thèse de son futur ouvrage Philosophie du Progrès. Objectif qui, également et a priori, pourrait expliquer sa démarche maçonnique : "Quel est l'objet que doit se proposer l'écrivain politique ? C'est de découvrir, par l'analyse du progrès accompli, le progrès qui reste à faire. C'est par conséquent de se placer dans la ligne suivie par la nature à notre insu, d'aider au travail de celle-ci et de mener à bonne fin ce quelle a commencé. La société est en création d'ordre; la dernière période de cette création s'achève; il faut en déterminer le mode et calculer la forme sociale définitive; il faut donc prendre garde de contrarier la Providence, en portant sur ce qu'elle a produit jusqu'à ce jour une main téméraire. (...)Si ces idées sont justes, tout ce qui est mal aujourd'hui ne doit pas pour cela être aboli : il faut savoir si ce qui est mal est susceptible de transformation ou non; s'il est un des éléments de l'ordre à venir ou s'il est un principe absolu du mal."


La franc-maçonnerie ayant pour objet l'amélioration du genre humain, Proudhon commence avant l'heure (de son initiation) à prendre un chemin parallèle. L'affirmation constante du progrès chez Proudhon et son refus à tout dogmatisme l'oblige à tailler inlassablement sa pierre brute. C'est sans doute aussi cette attitude qui lui fait écrire dans La Voix du Peuple (4/12/1848) : "Je proteste contre la société actuelle et je cherche la science. A ce double titre, je suis socialiste". Sans apriorisme intellectuel il défendra toujours le pluralisme conceptuel et, bien sûr, la justice, clé de voûte donc d'équilibre entre les diverses forces antagonistes. On retrouve là encore l'une des caractéristiques majeures de la franc-maçonnerie : il s'agit de douter, chercher et comprendre. Certes, Proudhon va bien au-delà : "Dès qu'on veut m'obliger à croire, mon esprit se rebiffe. (...) j'ai toujours été rebelle à l'Eglise comme au gouvernement."(Lettre à M. Abram, 31/5/1848).


La persécution, l'emprisonnement et l'exil politique aidant, il prend quelque distance avec son atelier d'origine. Une distance qui durera quand même quatorze ans de sa vie. Il ne pénétre à nouveau dans une loge qu'en 1861, quatre ans avant sa mort, à Namur. Il avoue n'être resté qu'au grade d'apprenti en disant : "Je me suis abstenu, j'ai vécu hors du temple..."Mais cette vie hors du temple fut-elle également une vie hors de la franc-maçonnerie ?


Il nous est permis d'en douter. En effet, l'infatigable Proudhon dans sa quête incessante de savoir s'intéressait à tout et cela lui permit d'avoir des jugements, quelquefois fort discutables, sur tout. Sa participation à la vie politique lui permit également de rencontrer ou de ferrailler avec les principaux personnages de son époque. Inévitablement cela le conduit à rencontrer ou côtoyer d'autres frères qui ne sont pas tous, loin s'en faut, des amis. Nous avons déjà parlé de Massol, ami fidèle et qui le restera jusqu'au dernier jour. Et Michel Bakounine, et Charles Beslay, député en 1848 et membre de la Commune de Paris, et Agricol Perdiguier dont il dit dans ses Carnets : "Je ne connais qu'Agricol Perdiguier à qui je me puisse comparer, sauf la différence de tempérament, et de vertus le saint Vincent de Paul du compagnonnage". Mais il est en contact avec bien d'autres et nous pensons notamment à Gustave Flourens, à Raspail ou à Crémieux pour ne citer que ceux-ci. Il a également des rapports tumultueux avec certains, toujours pour des raisons politiques bien entendu. Ainsi son duel avec le frère Félix Pyat. Ses Carnets sont instructifs sur l'évolution de 1'«affaire» qui se déroule fin 1848. Nous en résumons l'essentiel.


15-janvier-Proudhon2.jpg"Je veux en un mot, raisonner mon affaire, comme je raisonne tout ce que je fais. Je veux constater si j'ai tort ou raison, avant que je me batte". Plus tard, toujours dans ses Carnets : "Avant de combattre, faut juger .'...faut faire enquête. C'est ce dont, à ce qu'il paraît, on ne se soucie point. Je ne fais rien pour rien, rien à la légère". Puis, après d'autres considérations : "L'affaire entre M. Pyat et moi n'est qu'un accident de contradiction dans ma vie, comme tant d'autres ". Enfin, arrive le duel. "1erdécembre : Duel entre moi et F. Pyat. Comédie ridicule, absurde. Il nous appartenait, après avoir échangé quelques excuses réciproques de nous placer au-dessus du duel. Le peuple le demandait : nos milliers d'amis s'entremettaient; le péril de la République le commandait. Les témoins ne l'ont pas compris ainsi, et nous avons sacrifié au préjugé, en échangeant chacun deux balles". Ensuite, ils se sont serrés la main. On ne saura jamais si c'est effectivement et seulement le "péril de la République"qui impose ainsi la résolution du duel ou, ce que nous osons penser, la double exigence qui s'appelle d'un côté le "péril de la République"et de l'autre la fraternité que doivent se porter les francs-maçons entre eux... Signalons, au passage, que pour la première citation de Pyat, Proudhon utilise l'abréviation de monsieur alors que pour la seconde, l'initiale du prénom est employée. Cela nous laisse penser que les sentiments de celui-ci à son égard ont favorablement évolué...


C'est donc sur ce type d'énigme, dont l'histoire a le secret, que nous clôturons provisoirement cette étude sur Proudhon "fils de la Lumière". Certes, il fut initié. Mais peut-on pour autant considérer que c'est une nouvelle contradiction à mettre à l'actif du personnage ? Son manque d'assiduité ne l'empêchera pas de rester franc-maçon puisque, on l'a vu, il est reçu dans la loge de Namur à la fin de sa vie. En fait, sa démarche intellectuelle reste toujours cohérente et conforme à sa quête du progrès et de la Création de l'ordre dans l'humanité, une terminologie typiquement maçonnique. Que réclamait-il ? Il le dit à Michelet, le 19 juillet 1851, alors qu'il est emprisonné à la Conciergerie : "Aux philosophes l'audace; aux poètes, aux orateurs, aux historiens, aux moralistes, la tolérance unie à l'enthousiasme, à la raison populaire, le jugement en dernier ressort; et la Révolution est sauvée."


Pierre-Joseph Proudhon, révolutionnaire et franc-maçon, le même homme pour un combat qui laisse encore apparaître sur le corps social de cet fin de vingtième siècle d'abondantes plaies toujours pas cicatrisées. Et pour cause ! La pensée de ce géant reste en suspension au-dessus d'un tissu économique et social toujours soumis aux contradictions et aux fléaux qu'il a dénoncés. Elle sera, n'en doutons pas, la clé du siècle à venir."

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4 janvier 2011 2 04 /01 /janvier /2011 18:33

 

Une bien triste journée que ce 4 janvier 1960.


4-janvier-Camus.jpgA 13 heures 55, le chauffeur de l'éditeur Michel Gallimard provoque une embardée sur la Nationale 6 à la hauteur de Villeblevin, un petit village du haut de l'Yonne, entre Sens et Fontainebleau. La voiture vient s'écraser contre un arbre. Assis à sa droite, l'auteur du Mythe de Sisyphe décède sous le choc. Dans la voiture - triste hasard - on retrouvera son dernier manuscrit en cours d'écriture : Le premier homme.


Bien que très controversé de son vivant, en particulier lors de la parution de son magistral L'Homme révolté, Albert Camus reste pour nous l'un de nos auteurs favoris. Il ne lui a pas suffi de nous expliquer l'absurde et la révolte, il nous donne aussi une solution que ne peuvent renier les anarcho-syndicalistes : "Le syndicalisme comme la commune, est la négation au profit du réel du centralisme bureaucratique et abstrait. La révolution du vingtième siècle au contraire, prétend s'appuyer sur l'économie mais elle est d'abord une politique et une idéologie. Elle ne peut, par fonction, éviter la terreur et la violence faite au réel".


Ainsi, peut-on comprendre pourquoi de son vivant l'écrivain ne s'est pas fait que des amis, à commencer par Sartre et André Breton. Mais c'est là une autre et bien longue histoire...

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26 décembre 2010 7 26 /12 /décembre /2010 10:07

 

Un lendemain de Noël, il m'a semblé de circonstance de rappeler la naissance du plus sulfureux - et sans doute le plus maudit - des écrivains américains : Henry Miller.

 

26-decembre-Miller.jpegNé en 1891 à New York, pendant toute sa vie (quatre-vingt neuf ans) il empoisonnera la littérature et, surtout, la très puritaine société nord-américaine. En 1930, il vient vivre en France. Vivre reste une façon de parler : le futur écrivain connaît "la cloche". Il subsiste grâce à des petits boulots et l'aide d'amis dévoués, comme l'avocat américain Richard Osborn. En 1934, Miller publie son premier grand roman Tropique du Cancer. Dans son pays d'origine où la "sainte" morale chloroformait fortement les esprits. cela lui vaut quelques procès retentissants. Motif : obscénité !

 

Ce triste sort ne cesse de s'acharner sur l'homme : son deuxième roman Printemps noir (1936) puis Tropique du Capricorne (1939)  n'ont d'autre diffusion outre-Manche que clandestine. Jusqu'en 1961, il continue de subir procès sur procès. C'est dire combien la société bien-pensante s'acharnait sur l'auteur. Pour cela, elle s'appuyait sur une loi taillée sur mesure réprimant vigoureusement toutes manisfestations pornographiques. Il importe de lire et relire son œuvre, notamment son tryptique majeure : La Crucifixion en rose : Sexus, Nexus, Plexus.

 

Henry Miller préfigure cette révolution sexuelle qui bouleversera les années 1960. Il inspire de très nombreux militants et intellectuels de la Beat Generation dans ce puissant souffle qui va balayer largement cette morale sociétale vermoulue.

 

Comment définir l'auteur sinon par son non-conformisme et par son inclassabilité ? L'autobiographie a beau ponctuer la plupart de ses romans, Miller préfigure l'inconnu : "Je ne suis pas un voyageur, pas un aventurier. C'est en cherchant le moyen d'en sortir que les choses me sont arrivées. Jusqu'à maintenant, j'avais travaillé comme un forcené dans un tunnel sans issue, creusant les entrailles de la terre à la recherche de lumière et d'eau. Je ne pouvais pas croire, moi, homme du continent américain, qu'il existât un lieu sur terre où l'on pût être soi-même. Par la force des choses, je suis devenu un Chinois – Chinois dans mon propre pays ! Je m'adonnai à l'opium du rêve, afin d'affronter la hideur d'une vie qui ne me concernait en rien." (inPrintemps noir)

 

Mieux que tout, ce cours extrait exprime l'objet de son errance dans un monde guère taillé pour lui. Mais, en définitif, l'est-il vraiment pour tout être humain voulant se libérer de ses chaînes ?

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9 décembre 2010 4 09 /12 /décembre /2010 19:44

 

En ce 9 décembre, beaucoup d'événements marquent ce jour : 1905, année de la promulgation de la loi de séparation des églises et de l'Etat ; 1991, décès de notre camarade Maurice Joyeux. J'aurais bien l'occasion de revenir ultérieurement sur ces deux faits qui ont profondément marqué mon orientation personnelle.

En ce jour, je tiens à vous parler d'un troisième grand moment d'histoire se déroulant en 1842 à Moscou. Il concerne la naissance d'un aristocrate russe :  celui-ci deviendra un personnage important de l'anarchisme mondial : Pierre Alexeiévitch Kropotkine.

 kropotkine.jpgEnfant de la haute noblesse (descendant du prince Vladimir II), il fait un passage obligé dans l'armée tsariste comme officier aide-de-camp d'un général commandant une troupe cosaque. De par sa formation scientifique, il explore et cartographie des régions sibériennes inconnues... A vingt-cinq ans (1867), il démissionne de l'armée et, un an après, rompt définitivement avec sa famille. Il se rend en Suisse en 1872, où il fréquentera assidûment les membres de la section jurassienne de l'A.I.T. Il rentre à nouveau sur sa terre natale pour y propager ses idées. Cela lui vaudra emprisonnement, évasion et cavale. Il décide de voyager dans toute l'Europe, tenant ici et là  : réunions, rencontres, actions qui lui valent plusieurs peines d'emprisonnement.

 

Pierre Kropokine écrira nombre d'articles et d'ouvrages théoriques ancrant davantage la pensée anarchiste : La morale anarchiste, La conquête du pain, L'Entr'aide, Paroles d'un révolté, La Grande Révolution... Si il me fallait partir avec un seul de ses ouvrages, ma préférence se porterait sur L'Entr'aide. Son auteur définit celle-ci comme un formidable vecteur de l'évolution, concept qui s'oppose diamétralement à l'eugénisme d'un Francis Galton, le fondateur de cette théorie malsaine.

 

Il y aurait fort à dire sur le personnage. Laissons-lui la parole lorsqu'il déclare, en 1885, dans une lettre "Aux jeunes gens: "Et vous, jeune ingénieur, qui rêvez d’améliorer, par les applications de la science à l’industrie, le sort des travailleurs, – quel triste désenchantement, quels déboires vous attendent ! Vous donnez l’énergie juvénile de votre intelligence à l’élaboration d’un projet de voie ferrée qui, serpentant aux bords des précipices et perçant le cœur des géants de granit, ira rallier deux pays séparés par la nature. Mais une fois à l’œuvre, vous voyez dans ce sombre tunnel, des bataillons ouvriers décimés par les privations et les maladies ; vous en voyez d’autres retourner chez soi, emportant à peine quelques sous et les germes indubitables de phtisie, vous voyez les cadavres humains – marquer chaque mètre d’avancement de votre voie, et, cette voie terminée, vous voyez enfin qu’elle devient un chemin pour les canons des envahisseurs… Vous avez voué votre jeunesse à une découverte qui doit simplifier la production, et après bien des efforts, bien des nuits sans sommeil, vous voilà enfin en possession de cette précieuse découverte. Vous l’appliquez, et le résultat dépasse vos espérances. Dix mille, vingt mille ouvriers seront jetés sur le pavé ! Ceux qui restent, des enfants pour la plupart, seront réduits à l’état de machines ! Trois, quatre, dix patrons feront fortune et "boiront le champagne à plein verre…" Est-ce cela que vous avez rêvé ?"

 

Certes, les propos ont bien vieilli. Mais, remis au goût du jour et dans le contexte actuel, ils gardent une étonnante vitalité. Comme il l'écrit : "La misère fut la cause première des richesses. (…) C'est la misère qui a fait les riches."

 

Après toutes ces années d'éloignement, Kropotkine revient dans son pays en l'année 1917. Il y décèdera quatre ans plus tard. Son enterrement sera l'occasion – et la dernière, inutile d'épiloguer...– d'une importante manifestation des anarchistes russes.

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5 octobre 2010 2 05 /10 /octobre /2010 11:12

 

Comme aujourd'hui il y a, quelquefois, des jours d'exception !

 

Ce 5 octobre a permis d'enregistrer très officiellement sur les registres d'état-civil, en 1713, la naissance de Diderot et, en 1839, celle d'Eugène Varlin. Certes, la stature du premier écrase en audience la seconde...


5-octobre-Varlin.jpgEugène fut un sans-grade et cela nous plait bien. Modeste relieur, son statut le poussera à devenir un militant ouvrier hors pair.


A vingt-six ans (1865), il participe à la création d'une société mutuelliste de crédit et d'épargne pour les membres de sa corporation. Partisan de l'égalité des sexes, il fait nommer à un poste de responsabilité l'une de ses amies : Nathalie Lemel. Il participe également à la fondation de plusieurs coopératives de consommation surnommées "les marmites de Varlin", sans doute en raison du nom de l'une de celles-ci, le restaurant coopératif La Marmite, fondée en 1867, qui compte quelques 8.000 adhérents. Mais, plus vraisemblablement, cette appellation devrait avoir pour origine, l'action entreprise par Varlin et Nathalie Lemel durant le siège de Paris, en hiver 1870, pour nourrir une population affamée.


Varlin devient l'un des premiers membres de la première Internationale (A.I.T.). Ici même, nous avons déjà fêté la naissance de celle-ci le 28 septembre dernier. Il en est l'un des secrétaires du bureau de Paris et participe à la création d'autres bureaux : à Lyon, au Creusot et à Lille. Il en sera le délégué durant les tumultueux congrès de 1868 et de 1869. Contre l'avis de la majorité des autres délégués, il y défendra le droit au travail des femmes.


A cette époque, le pouvoir voyait d'un sale œil cette association et à l'occasion des multiples répressions, les condamnations pleuvent. Trois mois de prison pour notre homme. En 1870, il s'exile en Belgique afin d'éviter un nouvel emprisonnement. Un an plus tard, après la chute su Second Empire, Varlin revient et reçoit le commandement d'un bataillon de la Garde nationale parisienne. Le 18 mars, tout naturellement il participe aux événements et devient membre de la Commune. Il est arrêté le dernier jour de la sinistre semaine sanglante : le 28 mai 1871. Sauvagement brutalisé par les soldats (surnommés "les lignards") de l'armée versaillaise, il est finalement fusillé par ceux-ci après avoir crié "Vive la République, vive la Commune !"


En ces temps particulièrement inquiétants de forte remise en cause des principaux acquis sociaux, cela fait particulièrement chaud au coeur de parler d'un militant proudhonien de la trempe d'Eugène Varlin. Lui qui pensait avec certitude que : "c'est la fin du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l'exploitation, de l'agiotage, des monopoles, des privilèges, auxquels le prolétariat doit son servage, la Patrie, ses malheurs et ses désastres".



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27 septembre 2010 1 27 /09 /septembre /2010 18:07

 

Logo_cnt_ait.jpgL'Association internationale des travailleurs, plus généralement connue sous les termes de Première Internationale, a pris naissance le 28 septembre 1864, lors d'un meeting tenu au Saint-Martin's Hall, à Londres. Les prémices de cette association eurent lieu durant l'Exposition universelle de Londres, en 1862. A cette occasion, des délégués ouvriers venant de plusieurs nations se rencontrèrent afin de comparer leurs conditions de travail respectives.

 

"Pas de droits sans devoirs, pas de devoirs sans droits"

(Préliminaires aux statuts de l'Internationale)

 

Un comité est constitué pour élaborer les statuts de l'association avec fonction d'agir comme un comité central provisoire. De retour dans leur pays, ces délégués sont chargés d'élire des correspondants. A Paris, la soixantaine de membres composant l'effectif de la future association nomment les camarades Tolain, ciseleur de profession, Fribourg, graveur, et Limousin, margeur d'imprimerie. Dès les premiers jours de l'année 1865, ils ouvrent un bureau à Paris (44, rue des Gravilliers) et déposent les statuts de la nouvelle société. L'article premier stipule : "Une association est établie pour procurer un point central de communication et de coopération entre les travailleurs des différents pays aspirant au même but, savoir : le concours mutuel, le progrès et le complet affranchissement de la classe ouvrière".

 

Les débuts restent particulièrement difficiles. L'argent manque et les calomnies pleuvent sur leurs membres, en particulier sur Tolain. Cela n'empêche pas les demandes d'adhésions d'affluer : plus de 7000 en quelques mois ! Cela permet la création, très rapide, de bureaux de correspondants en province.

 

Ce n'est qu'en septembre 1866, à Genève, que se déroule le premier congrès constitutif de l'association internationale. Une tenue rendue difficile par de multiples tracasseries policières. Ainsi, par exemple, la police impériale pratique le retrait des papiers d'identité des délégués anglais. De plus, celle-ci n'hésite pas à opérer des perquisitions régulières dans les locaux de la société... Mais revenons au congrès. Divers incidents et oppositions surgissent et émaillent les débats. Ils s'approfondiront lors des congrès de Lausanne (1867) et de Bâle (1868). Un clivage important s'installe entre les tenants d'une ligne autoritaire (le courant blanquiste) et les autres favorables à une ligne anti-autoritaire (les proudhoniens dont le russe Michel Bakounine). Ce dernier fait voter, par 54 voix pour et 4 contre, une déclaration précisant : "La propriété foncière est abolie, le sol appartient à la collectivité ; il est inaliénable", au grand dam des français Tolain et Langlois.

 

Cette cassure générée par les protagonistes des deux principaux courants de la pensée socialiste provoque une scission irrémédiable. Cette Internationale ne fait plus guère parler d'elle dans les années 1870... En juillet 1889, sous la pression de plusieurs partis socialistes, une deuxième internationale se constitue. Elle en engendrera une troisième puis une quatrième, fruits gâtés par les tensions internes qui secouent la famille socialiste autoritaire : SFIO, marxiste et trotzkyste.

 

L'A.I.T. aura été le premier et le grand projet d'organisation ouvrière qui envisageait l'émancipation totale de l'homme par l'homme. Bien que numériquement affaiblie, elle subsiste toujours. Encore récemment en France, la Confédération Nationale du Travail en était, sa composante principale (lire le commentaire ci-dessus).

 

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