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2 février 2012 4 02 /02 /février /2012 15:26

La scène se passe dans une librairie proche de la place de la République, à Paris. Je tombe nez à nez avec un ex-camarade perdu de vue depuis de nombreuses années. Nous nous étions connus dans la période d’après-Mai 68, dans un local anarchiste de Montmartre où de studieuses et passionnantes conférences à caractère historique étaient organisées chaque semaine. Puis nos lendemains, en attendant de chanter, empruntèrent des voies différentes. J’eus toutefois le temps de le connaître ardent syndicaliste révolutionnaire avant de le voir subitement vomir avec délectation ce qu’il adorait la veille, pour épouser dès lors, toujours avec fougue, les thèses de ce qu’on appelait l’ultragauche.

Situés à la gauche du gauchisme, les tenants de ce courant ultra-verbeux constituaient une curieuse et assez désagréable espèce militante dont la quasi-disparition semble aujourd’hui, à bien y regarder, moins triste que celle du psittirostre à gros bec ou du caracara de Guadeloupe. Adeptes des querelles sémantiques prétentieuses, chargés par eux-mêmes d’exprimer ce que le prolétariat ne sait pas qu’il pense, et armés d’une érudition scolastique peu répandue dans les ateliers de chaudronnerie, ils aimaient à vous assommer de formules chocs destinées à convaincre de l’équivalence de tous les systèmes politiques, démocratie et fascisme notamment. Assis au soleil d’une terrasse de café parisien, devant un demi de bière rafraîchissant, ces porte-parole bavards du peuple opprimé se montraient en mesure de démontrer, avec un sens inégalé de la mesure et sur un ton tout à la fois suffisant et goguenard, que l’attribution d’un numéro de Sécurité sociale aux salariés pouvait aisément être comparée aux chiffres sordides tatoués sur l’avant-bras des déportés des camps nazis.

Il m’arriva de penser à cet ancien camarade à l’époque où nombre de militants de cette mouvance, pas gênés pour un sou de faire un bout de chemin amical en compagnie de la pire racaille d’extrême droite, choisirent de se faire historiens véreux et propagandistes de l’abjection négationniste en prétendant que l’extermination des juifs d’Europe relevait d’une fable insensée.

Dans la période où le hasard nous mettait de nouveau en présence l’un de l’autre, au beau milieu de cette librairie, j’animais, avec un bon ami, une émission hebdomadaire, sur Radio-Libertaire, que nous agrémentions d’une rubrique anticléricale régulière. Faisant explicitement référence à cette chronique, mon ex-sympathisant libertaire, ex-syndicaliste révolutionnaire et ex-ultragauchiste me dit alors :

J’écoute souvent votre émission, mais dans votre séquence anticléricale vous parlez surtout de la religion chrétienne et un peu de l’islam, mais vous n’évoquez presque jamais cette religion… euh… comment dire… euh… tu sais… euh… tu vois… euh… cette religion… euh… qui se transmet par la mère…

La fin de sa tirade le vit afficher le sourire satisfait du type fier du bon mot qui, bien qu’odieux, distingue toutefois le xénophobe raffiné, dans un décor de bibliothèque, du gros crétin raciste éructant sa haine alcoolisée au comptoir du Café des Sports.

Plutôt porté à envoyer paître sur-le-champ les auteurs de tels propos, je ne sais pourquoi je réagis autrement cette fois-là. Posant mes mains sur les épaules du personnage (appelons-le Adolphe), je lui tins à peu près ce langage :

– Ecoute-moi bien, Adolphe. Tu vas répéter après moi. Mais je dois quand même te prévenir que ça va te faire mal sur le moment, mais après, tu verras, tu te sentiras mieux. Répète après moi le mot « juif ». Allez, vas-y Adolphe, dis-le !

D’abord figé comme un général SS apercevant l’échoppe épargnée d’un fourreur viennois, Adolphe me tourna subitement le dos et sortit de la librairie sans dire un mot. Je ne l’ai jamais revu.

 

Cette anecdote oubliée m’est revenue en mémoire à la lecture récente d’un article de l’ancien haut magistrat Philippe Bilger paru dans « Marianne 2 » et rendant compte du livre que le célèbre journaliste Ivan Levaï a consacré à l’affaire DSK. Exécutant sans appel l’ouvrage en question, Philippe Bilger tient néanmoins à préciser – par honnêteté, laisse-t-il entendre – qu’avant même cette parution, déjà, il n’aimait pas le travail de journaliste de son auteur. Un travail à ce point discutable, selon lui, qu’il devrait normalement valoir à Ivan Levaï bien des ennuis sur le plan professionnel. Oui mais voilà, toujours selon l’ex-magistrat, Ivan Levaï est « intouchable ». Intouchable ? Ah bon ? Mais pourquoi donc ? Comme moi, vous vous dites alors que le chroniqueur régulier de France Inter compte parmi les vieux de la vieille du métier, ces pontes du journalisme radiophonique jouissant d’une sorte de privilège d’antenne dû à l’ancienneté, que même leur éventuelle médiocrité ne saurait abolir. Vous n’y êtes pas !

Philippe Bilger, lui, nous fournit l’explication. Ou plutôt, il la suggère. Il imagine pour cela ce qui arriverait à des journalistes aussi peu scrupuleux qu’Ivan Levaï mais qui ne seraient pas des Ivan Levaï. Et arrive alors, dans son article, la phrase regrettable, la phrase lamentable, la phrase ignoble, la phrase tout entière bâtie, sans l’écrire, autour du mot terrible que n’osa prononcer Adolphe dans cette librairie parisienne proche de la place de la République : « Je n'ose pas imaginer le traitement qui serait réservé à un chrétien ou à un musulman avec des orientations professionnelles de ce type. » Eh oui, l’ « Intouchable » est, reste et restera intouchable, non par la grâce de son âge avancé ou de ses relations influentes, malgré son incompétence supposée ou l’orientation hautement discutable de ses propos. Non. Il lui suffit, aux yeux des Adolphe et des Bilger du monde entier, qui prennent soin de se lancer dans l’ignominie avec prudence et circonvolution, de n’être point de confession chrétienne ou musulmane. « Vous voyez ce que je veux dire ! », eût pu ajouter, avec le clin d’œil qui en dit long, celui-là même qui attribuait naguère au « comique » Dieudonné le mérite « d’avoir pendant longtemps secoué, bouleversé, agité un monde intellectuel dans des domaines où il est très difficile parfois de dire ce qu’on pense ».

– Mais qu’est-il donc, Ivan Levaï, monsieur Bilger ? Dites-nous. Mais vous ne le direz pas, bien sûr. Vous êtes assurément mieux placé que quiconque pour savoir que le mot que vous vous interdisez de prononcer ne saurait être avancé comme explication de l’impunité de M. Levaï sans encourir les foudres de la justice. Et vous êtes trop bien éduqué pour vous laisser aller aux vulgarités de comptoir des crétins ordinaires qui dans leur bêtise haineuse nomment un chat un chat, et un juif un juif. Comme Adolphe, incapable d’assumer son évident racisme en nommant les choses et les êtres par leur nom, vous préférez le contournement allusif, la litote honteuse qui tente vainement de camoufler son abjection sous des dehors langagiers présentables.

Eh oui, monsieur Bilger, quelque chose a été transmis à Ivan Levaï par sa mère, comme dirait Adolphe. Cela vous gêne, n’est-ce pas ? Et cette gêne, venue de très loin et grandement partagée de droite à gauche, qui vous l’a transmise ?

 

Floréal

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