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11 avril 2010 7 11 /04 /avril /2010 06:21

 

Peut-on parler de la santé au travail, si l’on ignore les causes qui ont fait de l’activité salariale ce qu’elle est devenue aujourd’hui ? Causes évidemment étroitement liées entre elles, formant un système lui-même inséparable du visage de la société contemporaine qui se dessine depuis l’après-guerre.

  1. ya-plus-de-travaille-en-france.jpg

  1. Tout d’abord, la croissance du secteur tertiaire et de l’industrie de pointe dans le monde occidental a élargi l‘éventail des problèmes de santé au travail, qui ne se cantonnent plus aux accidents et maladies physiques liés à la production industrielle, mais touchent également, parfois de manière subtile, le psychisme des travailleurs. Une situation qui rend insuffisante une classification des risques professionnels encore souvent restreinte au ternaire « accidents du travail », « accidents de trajets  », et « maladies professionnelles » résultant de l’exposition à un risque physique, chimique, ou biologique. Nul ignore aujourd’hui, en plus des dommages physiques, les dommages du stress ou encore des multiples formes, plus ou moins insidieuses, de harcèlement.

  2. Il convient en deuxième lieu de rappeler la mutation du capitalisme en libéralisme globalisé et l’accroissement du poids de l’actionnariat, parallèlement à la financiarisation du système capitaliste. La production des dividendes versés aux actionnaires et autres fonds de pension s’est ainsi substituée à la production des biens et services dans l’ordre de priorité des entreprises. Les charges salariales étant aujourd’hui le seul paramètre compressible, priorité est donnée à l’emploi d’un personnel non déclaré, non qualifié, non formé à des tâches à risque. On pousse alors « vers la sortie » les personnels trop qualifiés, trop chers et non malléables, avec pour conséquence des corps usés, des esprits désespérés.

  1. Troisième facteur, le développement d’une approche non plus seulement empirique, mais proprement scientifique des modes d’exploitation des salariés, grâce à des techniques de management issues de la psychologie sociales et de l’anthropologie. Techniques qui jouent sur les mécanismes intimes des individus, et que l’on peut sans trop exagérer qualifier de « para-totalitaires ». Ces techniques participent largement à l’émergence de nouvelles pathologies, comme l’ergomanie (addiction au travail), touchant des personnes en souffrances qui peuvent alimenter à leur tour un mode de fonctionnement hiérarchique maltraitant. L’isolement programmé du salarié conduit également à l’accroissement fulgurant de l’usage des psychotropes (alcool, produits illégaux, anti-dépresseurs), qu’il s’agisse d’accroître ou de tenir la performance au travail, ou plus simplement d’alléger des pressions insupportables et d’apporter un remède provisoire à la charge mentale et au stress.

  2. Enfin, le chômage de masse, résultant de l’action combinée de l’automatisation, des effets de la globalisation économiques (délocalisations etc…) et de la crise de la production industrielle, au moins dans le monde occidental. Chômage de masse qui, comme chacun sait, permet d’exercer un chantage à l’emploi, autorisant la baisse des salaires ou l’accroissement indéfini de la charge de travail et de la flexibilité. Un chantage qui justifie également la disparition des acquis sociaux, la mise sous dépendance passive du salarié, et pour finir le licenciement, parce que même l'homme à l'échine courbée reste encore trop cher pour permettre de dégager des bénéfices suffisamment confortables à redistribuer aux actionnaires.

Sans être exhaustifs, ces différents facteurs participent d’un dispositif ramifié dans l’ensemble des instances d’une société malade, et qui à travers le salarié engage l’individu dans sa totalité et au-delà l’ensemble du corps social. Car comme on traite le citoyen on traite le salarié. On traite le salarié comme on a traité l'enfance et la scolarité, comme on traite le faible, le malade, le déficient. La société est un ensemble d'attentions ou de mépris. Or on ne peut agir sur une conséquence sans avoir défini au préalable, une bonne fois pour toute, quelle société l’on veut, et pour quelle sorte d' Homme est faite cette société.

La souffrance au travail c'est aussi la souffrance par des trajets, dans des transport bondés et inadaptés, qui épuisent avant même que l'activité professionnelle n'ait commencée. C'est une usure partagée par l'ensemble de la cellule familiale, qui parasite la vie affective et éloigne chaque jour davantage tout espoir de trouver du sens, c’est à dire de comprendre et d'intégrer, donc d'être acteur en place de subir, ce pourquoi on rentre chaque matin dans ce mouvement perpétuel et généralisé vers l'activité professionnelle.

La souffrance au travail c'est donc aussi dès l'école ne plus être écouté en tant qu’enfant, mais en tant concurrent entraîné à concourir plus qu'à être éveillé à apprendre et comprendre. L’enfant est alors préparé à devenir un brave petit soldat prêt à être choisi, lui seul parmi les autres pour un unique poste à pourvoir. Il sera prêt à se battre pour être le seul survivant sur un marché du travail de plus en plus sélectif et compétitif.

Cette enfance est aussi étouffée par les médias télévisé ou informatisé, car c'est par ce canal que l'on cherche à créer le plus tôt possible un nouveau consommateur, un nouvel addicte pour la machine du marché réclamant toujours plus de consommateurs alibis pour écouler de l'inutile, de « l'objet récompense » sans objet ni sens. Le sort du consommateur est ainsi intimement lié à celui du producteur, la maltraitance de l'un étant la traduction de la maltraitance de l'autre. L'entreprise, pivot de ce système, a pour seule destinée la génération des profits, alors que sous une image citoyenne et « responsable » elle serait sensée produire des biens ou des services au nom de la collectivité. En réalité, l'entreprise s'autorise l'appellation citoyenne car le consommateur a été poussé à abandonner cette identité. L'entreprise est responsable car le consommateur est à présent considéré comme dépendant, captif et donc dénué de toute raison ou responsabilité.

On ne peut donc songer éradiquer la souffrance au travail sans repenser l'entreprise dans sa structure et dans son objet. Suivant le principe de la thérapie institutionnelle, il faut soigner l'institution avant de penser soigner le sujet. Une institution malade ne peut être soignante. De même, une entreprise ne peut être bientraitante si au départ elle n'a pas été pensée et créée pour cela.

Dans l’état actuel, ont peut évidemment envisager des mesures à court terme. Aujourd'hui pour vendre un véhicule ou un appareil électrique, obligation est faite de préciser l'indice de pollution ou de consommation de l'objet. Il est alors tout aussi envisageable d'imposer un indice social, répondant à des critères tels que les délocalisations, le bien être des salariés, les conditions de travail, etc... L'état pourrait aussi favoriser par des primes à l'achat les entreprises qui maintiennent l'emploi et les avantages sociaux.

Socialisme2Que penseriez vous de quelqu'un qui au dix-neuvième siècle, aurait en toute connaissance de cause acheté un vêtement tissé avec du coton provenant d'exploitations employant des esclaves? C'est pourtant ce que nous faison aujourd'hui en achetant des produits dont nous nous doutons, ou ne voulons pas savoir qu'ils sont fabriqués par des personnes sans couverture sociale, et sans choix de ce qu'elles font. Que laisserons nous à nos enfants des lois sociales si durement acquises par nos aînés ? En restera-il seulement?

La perte d'emploi étant en fait la perte de revenu, autrement dit le risque imminent de ne plus manger, de ne plus se loger, de ne plus avoir de vie, un premier pas vers un label social constituerait peut-être déjà un frein au demantèlement des acquis sociaux qui permettent le minimum vital.

Pour autant, il conviendrait d’envisager des solutions à plus long terme qui rejoignent la question du type de civilisation auquel nous aspirons, centré sur l’humain et l’émancipation réelle de l’individu. Au-delà de l’économie étatisée et du capitalisme globalisé, désavoués par l’histoire passée et présente, c’est bien la question d’une troisième voie qui se pose. Dans ce sens, l’exigence de solidarité et d’épanouissement, le dépassement du productivisme et de la compétition économico-financière, mènent à considérer la pertinence d’un tissu économique fondé sur des structures coopératives et mutualistes, autrement dit sur une économie sociale.

La deuxième rencontre internationale sur la globalisation de la solidarité (Québec, octobre 2001) en a donné la définition suivante :

« l’économie sociale et solidaire désigne un ensemble d’initiatives économiques à finalité sociale qui participent à la construction d’une nouvelle façon de vivre et de penser l’économie à travers des dizaines de milliers de projets dans les pays du Nord comme du sud. Elle place la personne humaine au centre du développement économique et sociale »

La solidarité en économie repose sur un projet tout à la fois économique, politique et social, qui entraîne une nouvelle manière de faire de la politique et d’établir les relations humaines sur la base du consensus et de l’agir citoyen.

Après un vote à un pourcentage de voix jamais atteint, le 20 juin 2002, l’Organisation Internationale du Travail recommande la structuration coopérative du travail, affirmant que « les coopératives jouent un rôle important dans la réduction de la pauvreté et contribuent à la mise en œuvre du programme de l’OIT en faveur du travail décent…Les coopératives ont ainsi un rôle d’émancipation ».

Cette idée neuve n’est pourtant pas si nouvelle, et a été défendue de longue date par des Francs-Maçons, à commencer par Louis Blanc et Pierre-Joseph Proudhon, théoricien de l’économie coopérative et mutualiste. En 1884 naît la Chambre Consultative des Associations Ouvrières de Production, ancêtre de la Confédération Générale des SCOP (Société Coopérative Ouvrière de Production). L’Alliance Coopérative Internationale sera quant à elle fondée en 1892.

En 1896, c’est Léon Bourgeois qui promeut l’idée du solidarisme, et pour la première fois présente la solidarité comme « un devoir, un impératif moral ».

Depuis 1995, il faut noter la création des Sociétés Coopératives d’Intérêt Collectif, sociétés de droit privé, qui associent autour d’un projet des acteurs salariés, des acteurs bénéficiaires (clients, usagers, riverains…) et des contributeurs (associations, collectivités, etc…) pour produire des biens ou des services d’intérêt collectif.

Prenant acte du désengagement de l’état dans l’économie et de l’impasse du système capitaliste, que seuls des naïfs ou des aigrefins peuvent prétendre moralisable, la voie de l’économie sociale et coopérative pourrait, nous semble-t-il, tenir le pari d’une économie réellement humaniste, en adéquation avec nos besoins réels, et offrant à chacun la possibilité de développer ses talents de manière souple et harmonieuse. Car il faut qu’aujourd’hui, enfin, le travail cesse d’être tripalium des esclaves, instrument de torture aliénant, pour devenir réellement un moyen de réalisation individuelle et collective.

Voici quelques pistes de réflexion. Maintenant, place au débat, à la discussion…

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