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3 décembre 2010 5 03 /12 /décembre /2010 09:01

Atteint par une sale maladie, notre camarade  et ami Antoine Thivel vient de nous quitter. Très souvent, il nous arrivait d'être en désaccord sur l'analyse politique. Jamais sur l'orientation générale de la Libre Pensée. Laissons à notre ami Denis, le soin d'en dire plus sur l'homme et le militant.

 

 

Antoine THIVEL (1928 – 2010)

 

A.Thivel.jpgAntoine Thivel est décédé aujourd’hui 2 décembre 2010. Antoine était adhérent depuis quinze ans à la Libre Pensée quand, en 1995, avec l’ensemble de la fédération des Alpes Maritimes alo

rs présidée par son ami Georges Campos, il a rejoint l’ADLPF à sa création. A la disparition de Georges, en mai 2002, Antoine a, tout naturellement, pris sa succession à la tête de la fédération départementale devenue l’Association des Libres Penseurs des Alpes Maritimes (ALPAM). Il en a assuré la présidence jusqu’à aujourd’hui. En 2007, c’est lui qui a été la cheville ouvrière de l’organisation du congrès national de l’ADLPF à Nice. Elu en 1999, au congrès de Niort, il a été membre du conseil d’administration de l’ADLPF jusqu’en 2004. En 2007, au congrès de Nice, il a repris du service au niveau national en devenant vice-président de notre mouvement. Cette fonction ne fut pas purement honorifique puisqu’en 2008, au congrès de Sarlat, Antoine a dû remplacer le président indisponible. C’est à cette occasion qu’il a gratifié les délégués et militants d’une brillante conférence d’avant congrès sur l’actualité du « discours sur laservitude volontaire », d’Etienne de La Boétie, l’enfant du pays sarladais. En mars dernier, le conseil d’administration l’a porté à la présidence de l’ADLPF jusqu’au congrès de La Bonneville. A ce titre, c’est lui qui a animé les séances du C.A. et qui a rédigé le rapport moral de l’association. En septembre, il enrageait de ne pouvoir participer au congrès. La maladie était déjà là et son médecin lui avait interdit tout déplacement.

Militant impliqué, Antoine, plus encore qu’un administrateur, aura été un penseur de notre mouvement. Agrégé de lettres classiques, docteur es lettres, professeur émérite de civilisation grecque à l’Université de Nice, ce fin lettré aura mis sa profonde intelligence et sa brillante culture au service de son engagement humaniste, social et rationaliste. Obsédé de justice sociale, il a gardé jusqu’à la fin sa foi athée de révolutionnaire marxiste et sa capacité d’analyse politique d’une pertinence rare. Il a œuvré en permanence pour l’unité des laïques authentiques, se démarquant à équidistance de ceux qui substituent la reconnaissance des cultures communautaires à l’universalisme des droits de l’Homme d’une part et, d’autre part, de ceux qui confondent la neutralité institutionnelle avec le rejet des individus.

Dans les associations où il militait – l’ADLPF, mais aussi le Cercle Ernest Renan où il devait encore faire une conférence sur Pythagore le 16 décembre prochain, l’Association Française pour l’Information Scientifique (AFIS) dont il fut membre du conseil d’administration… - il travaillait à l’émancipation de l’individu, luttant en permanence contre les cléricalismes, les intégrismes et l’irrationnel. Au sein du FURAL et de nombreux autres collectifs, il voulait que se constituât un outil permettant de combattre le vieux monde où règne le capitalisme inhumain appuyé sur l’obscurantisme des religions, et d’agir pour l’édification d’un monde de justice sociale et de liberté.

Il nous reste ses écrits, trop rares, mais toujours riches, intelligents et efficaces. Outre l’ouvrage qu’il a laissé à l’ADLPF, « Les Origines du Christianisme », on pourra se référer aux plus récents : ses éditoriaux de La Raison Militante (« Comment faire l’unité des laïques ? », « La laïcité, un problème politique », « Quand la République bégaie »), sa « Lettre ouverte à Caroline Fourest »et son article « Faut-il admirer les kamikazes ? », ainsi que son dernier livre rédigé avec son ami, notre camarade Elie Volf, « Faut-il croire à tout ? » où sont démystifiées les billevesées des pseudo-sciences.

Jusqu’à la fin, Antoine a mené le bon combat, pour la liberté, la démocratie, la laïcité et l’émancipation de l’individu dans tous les domaines. Il a bien mérité de la Pensée Libre. Avec lui, nous perdons un ami sûr et un camarade d’une valeur inestimable. Que sa compagne Michèle, sa famille et ses proches reçoivent nos très sincères condoléances.

Pour le Conseil d’Administration de l’ADLPF

Le président Denis PELLETIER.

 

 

Il me semble opportun et utile de publier l'un de ses articles, paru dans La Raison Militante (n°38, octobre 2006), qui conforte son orientation libre penseuse.

 

LES LIBRES PENSEURS ET LA PHILOSOPHIE


Faut-il être matérialiste pour être un vrai libre penseur ? Peut-on  être libre penseur tout en adhérant à une philosophie idéaliste ? La Libre Pensée est-elle compatible avec le scepticisme ? Ce genre de questions, tout libre penseur peut légitimement se les poser,  même s'il n'a pas la fibre philosophique, et il va de soi que nous ne jetterons jamais la pierre à quelqu'un qui nous paraît dévier de façon inquiétante, mais que nous ne nous priverons pas non plus de polémiquer; avec lui.

Nous retrouvons donc dans le domaine philosophique la grande tolérance dont il était question à propos des positions politiques. Les seules doctrines, apparemment, qui sont incompatibles avec la Libre Pensée sont celles qui prétendent priver l'homme de sa liberté constitutive, donc le fascisme en politique, la théologie et tout dogmatisme en philosophie.

L'accord sur ces principes généraux peut facilement être acquis, mais les choses se compliquent dès qu'on entre un peu dans le détail. Prenez, par exemple, Spinoza. En son temps, il a été rejeté par tous  les réactionnaires, on l'a traité d'athée alors qu'il était plutôt panthéiste, on lui a attribué le pamphlet des "Trois imposteurs" (Moïse, Jésus, Mahomet) qui vient sans doute du Moyen-âge, mais il faut reconnaître que son affirmation "Deus, sive natura" ("Dieu, ou si l'on veut, la nature") n'est pas claire (est-ce Dieu qui est naturel ou la nature qui est divine?) et qu'il a inventé, pour détruire le dualisme cartésien, une métaphysique qui est encore très spiritualiste, avec sa substance unique qui se réalise dans une infinité d'attributs dont nous ne pouvons connaître que deux aspects, l'espace et le temps. Cela rappelle les spéculations des philosophes néoplatoniciens aux IIIeet IVsiècles : Plotin, Porphyre, Proclus, avec leurs cascades d'entités (les apostases) qui permettent de passer de l'Un parfait et éternel au monde tel que nous le connaissons. Marx avait bien raison de dire que la métaphysique n'est rien d'autre que de la religion mise sous forme rationnelle. Mais d'un autre côté, il ne faut pas oublier que Spinoza est en plein XVIIesiècle le premier qui a vraiment défini les principes démocratiques, qui a donné une analyse critique parfaitement historique et rationnelle de la composition de la Bible, et qui a inventé une théorie des rapports entre la raison et les émotions que les neurosciences les plus modernes retrouvent avec admiration. Ce serait donc une erreur grossière de jeter par dessus bord ce petit polisseur de lunettes, mais on peut l'accueillir comme il le mérite tout en faisant fi de sa métaphysique. Et il en sera de même pour bien d'autres : Platon, Aristote, Descartes, Leibnitz, Kant, Hegel, Husserl, etc. De même, certains savants n'ont pas  éliminé la foi de leur enfance, d'autres sont même superstitieux, mais ce n'est pas une raison pour considérer leurs découvertes comme nulles et non avenues. Il ne faut jamais juger d'après la personne, d'après le principe d'autorité, mais d'après le contenu des doctrines. Quelqu'un comme Heidegger, par exemple, qui a transformé la phénoménologie allemande en une théologie fumeuse, n'est guère  fréquentable ; son engagement dans le parti nazi n'est qu'une confirmation. Les philosophes présocratiques, en Grèce, ne nous ont pas annoncé Dieu, comme il le disait, mais la raison.

Caricadoc Dieu 022Cela veut-il dire que les libres penseurs doivent rejeter toute métaphysique ? Selon Henri Pena-Ruiz, à l'égard de la question de l'existence de Dieu et du surnaturel, il y a quatre positions possibles : on peut être croyant, déiste, agnostique ou athée. En principe, il peut y avoir des libres penseurs croyants, mais il faut reconnaître qu'ils ne sont pas très nombreux, car ils entrent assez vite dans de graves contradictions, et en général ce sont des esprits mystiques qui ont en horreur les églises et toutes leurs compromissions,  donc leur désir de liberté n'est pas rationnel, et il est fort difficile de discuter avec eux. Il y a deux sortes de déistes, ceux qui se détachent de la religion et la combattent, mais qui ne peuvent pas encore se passer d'un Dieu horloger (donc anthropomorphique) - c'est le cas de Voltaire - et ceux qui critiquent la religion mais y retournent par la voie du sentiment et de la morale - c'est le cas de Rousseau, qui avait bien vu que le progrès technique creuse les inégalités entre les hommes, mais ensuite, en proclamant la conscience "instinct divin", il a rétabli le fondement du calvinisme de son enfance, la liaison directe entre le croyant et son Dieu. C'est donc la première sorte de déistes qui  est la plus proche de la  Libre Pensée comme nous l'entendons. La deuxième est dangereuse, et elle peut donner de terribles dérives en politique, faire de la lutte contre la religion une religion.

L'agnostique (du grec "agnostos" qui peut avoir un sens positif ou négatif : "inconnu" ou "qui ne connaît pas", ici c'est le sens positif) est un homme qui refuse de se prononcer sur l'existence ou la non-existence de Dieu et du surnaturel ; il est donc assez proche du sceptique. Cependant, l'agnostique ne nie pas le surnaturel, il se contente de retenir son  jugement. C'est souvent une position hypocrite, qui reconnaît que l'ordre établi est mal établi, mais ne veut pas l'attaquer, tant il est vrai que la philosophie n'est pas quelque chose d'abstrait, comme on le croit généralement, mais est toujours liée aux questions les plus concrètes, notamment à la politique. Au reste, le scepticisme est une position légitime, et même très saine à ses débuts, mais si on le pousse jusqu'au bout, on finit par dire que non seulement la vérité n'est pas atteignable, mais qu'elle n'existe pas, et de cette façon on met en doute la vérité de la science, ce qui n'est pas acceptable pour un libre penseur. Exemple de  pus de la liaison entre les questions philosophiques et les problèmes politiques. Enfin, que penser de l'athéisme ? Pour les libres penseurs, ce n'est évidemment pas une obligation, et il me semble qu'Henri Pena-Ruiz emploie une formule très juste quand il dit que l'athéisme est une position spirituelle.

Le mot peut faire tiquer certains, on peut le remplacer par d'autres,  mais il est juste de dire que l'existence de Dieu n'est ni prouvée ni infirmée par une démonstration scientifique, et cela pour une raison bien simple, c'est que la science ne s'occupe pas de ce genre de problèmes. Il faut le dire, la science est méthodologiquement athée.

Dire que Dieu n'existe pas, c'est donc prendre parti dans un débat que la science ne peut pas, ne veut pas trancher. A vrai dire, on peut critiquer la formule de Nietzsche que tout le monde répète : "Dieu est mort". Si Dieu est mort, cela veut dire qu'il a vécu ; pour être plus précis, il faut dire que Dieu est une idée de l'homme, et que les progrès du rationalisme font que de plus en plus de gens  comprennent qu'on peut expliquer historiquement cette idée, mais que rien ne nous autorise à affirmer que cette idée correspond à quelque chose de réel. Ici le doute n'est pas une position confortable, c'est une affirmation, qui repose sur toute une étude historique et philosophique de la culture et de la pensée humaines. Sans aller si loin, la plupart des gens refusent Dieu à cause de l'éternelle alliance entre le trône et l'autel.

Nous venons de dire que les libres penseurs ne mettent pas en doute la vérité de la science. Une telle affirmation mériterait de longs commentaires. Il ne s'agit évidemment pas d'une croyance, mais de la constatation de tous les progrès que nous ont fait faire les sciences expérimentales. Pourquoi Galilée a-t-il été condamné par l'église catholique ? Parce qu'il défendait la théorie de Copernic, qui avait l'inconvénient de ne plus placer l'homme au centre de l'univers, donc s'il y avait plusieurs systèmes solaires, des millions  de terres, comme le croyait Giordano Bruno, il fallait imaginer que Dieu avait  dû envoyer des millions de Jésus-Christ pour racheter toute ces humanités pécheresses, on était en pleine absurdité, l'église perdait son pouvoir, parce qu'elle était attaquée dans ce qui fait l'essence de la religion : l'anthropomorphisme, alors que la science est fondée sur le cosmomorphisme.  Et pourtant, Copernic était chanoine, Bruno était dominicain, Galilée était un bon chrétien, Jean Meslier était curé de sa paroisse, mais la vérité finit toujours par se faire jour. Tous ces grands prédécesseurs seraient sans doute enchantés de voir comme la science s'est taillé une place de choix dans notre époque bénie, mais horrifiés de voir les retours du fanatisme, et en tout cas tout à fait d'accord avec l'évolutionnisme de Darwin, la relativité d'Einstein et  la physique quantique de Planck, ils ne mettraient pas pour cela en doute la méthode expérimentale, comme le font les philosophes qui se disent "postmodernes", et ils accueilleraient avec enthousiasme les dernières découvertes de la neurobiologie, les études sur le cerveau qui progressent à pas de géants depuis vingt ans. Enfin, la pensée humaine n'est plus un mystère, on n'a plus besoin d'inventer l'âme, concept métaphysique, équivalent de Dieu en l'homme. Nous ne savons pas tout, bien sûr, mais les progrès sont extraordinaires, et ont déjà des applications en médecine, en particulier dans  la thérapeutique des maladies dites mentales. Qui plus est, la fécondité d'une découverte et son application dans de multiples domaines étant une preuve de son exactitude, voilà que la neurobiologie s'intéresse aux religions, et qu'elle en renouvelle l'interprétation. Cela ne nous oblige pas à abandonner les explications anciennes, par les terreurs des hommes primitifs (Epicure) et  par l'aliénation (Feuerbach, Marx), mais l'étude des inférences, ces raisonnements automatiques et inconscients qui se produisent par les liaisons des neurones et qui organisent notre comportement, nous permet de pénétrer dans les mécanismes des croyances populaires, qui expliquent aussi bien les religions totémiques, animistes, polythéistes ou monothéistes. L'utilisation de ces croyances en philosophie et en politique est une autre question, mais il se pourrait bien que le plus vieux métier du monde ne soit pas celui que tout le monde croit, mais celui de sorcier. André Malraux serait bien déçu de voir que le XXIesiècle n'est pas celui de la religion, comme il l'avait prévu, mais celui des neurosciences.

Antoine THIVEL


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