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31 juillet 2010 6 31 /07 /juillet /2010 14:20

 

 

En cette période estivale, il nous semble bien agréable de rappeler le souvenir de Diderot qui, en ce jour du 31 juillet 1784, décèda à Paris dans sa soixante-douzième année.

 

Diderot2Parlons "prolo"

    J'adore le "parcours"de l'homme : désolé, on ne se refait pas !.. Fils d'artisan, il épousera une lingère (beurq ! voici le type d'information à masquer dans un curiculum vitae). Il ne fera jamais fortune et meurt d'une apoplexie. Bien qu'inhumé à l'église Saint-Roch – oh, triste sort ! - sa tombe et ses restes, comme celles de bien d'autres, sont profanés et jetés dans la fosse commune.

 

Et, pourquoi pas, parlons "pro" ?

    Bien évidemment, ce penseur appartient à cette catégorie philosophique singulière dénommée les Lumières. Ces porteurs de germes dont les survivants continuent toujours à résister au mal ambiant. Comme tous ses contemporains : d'Holbach, Helvétius, Voltaire, d'Alembert, La Mettrie..., ce courant se caractérise comme une "association" de penseurs très divers, aussi bien dans leurs démarches conceptuelles* que dans la diversité des disciplines étudiés. Diderot en est l'exemple-type. De l'écrivain libertin des Bijoux indiscrets au romancier provocateur de La religieuse, de l'auteur du Neveu de Rameau ou de Jacques le fataliste à son Encyclopédie qui l'occupe pendant vingt-deux années, la diversité et la dimension de son œuvre : romans, critiques et essais, forment un ensemble prodigieusement varié.

 

Pour lui et nombre de ses amis, l'objectif restait de mettre à la portée du plus grand nombre la connaissance et donc, de toute évidence, à la faire circuler. A travers cette démarche, comment ne pas sentir une volonté d'améliorer socialement et politiquement le sort des hommes. "Il n'y a qu'une vertu, la justice, dit-il dans "Eléments de physiologie" ; qu'un devoir, de se rendre heureux ; qu'un corollaire, de ne pas se surfaire la vie, et de ne pas craindre la mort". Diderot souhaite favoriser les conditions de l'émancipation du peuple face aux idéologies tutélaires de son siècle. Le pouvoir monarchique ne s'y est guère trompé car il interdira et bloquera, plusieurs années durant, la diffusion de l'Encyclopédie.

 

Athée et matérialisme convaincus, Diderot ne considère pas qu'il existe une dissociation entre le vivant et l'inerte. Dans son ouvrage Rêve de d'Alembert, il écrit : "Il faut que la pierre sente". Nous sommes bien loin du vitalisme, alors en pleine ascension pendant ce XVIIIe siècle. Ce concept marque une véritable rupture et, quelque part, une colossale remise en cause de la pensée régressive dominante exercée par l'église catholique.

 

Alors mes ami-e-s, pendant cette période estivale, nous ne saurions que trop vous inciter à lire ou à relire cet auteur de génie. Pourquoi pas son Supplément au voyage de Bougainville ? Vous ne pourrez qu'apprécier le brio de ce penseur qui, en son temps déjà et à sa façon, condamne l'impérialisme de la société européenne, tueuse de diversité. Je me laisse aller à ce morceau choisi : l'adresse d'un tahitien à Bougainville :

"Et toi, chef des brigands qui t'obéissent, écarte promptement ton vaisseau de notre rive : nous sommes innocents, nous sommes heureux ; et tu ne peux que nuire à notre bonheur. Nous suivons le pur instinct de la nature ; et tu as tenté d'effacer de nos âmes son caractère. Ici tout est à tous ; et tu nous a prêché je ne sais quelle distinction du tien et du mien. Nos filles et nos femmes nous sont communes ; tu as partagé ce privilège avec nous ; et tu es venu allumer en elles des fureurs inconnues. Elles sont devenues folles dans tes bras ; tu es devenu féroce entre les leurs. Elles ont commencé à se haïr ; vous vous êtes égorgés pour elles ; et elles nous sont revenues teintes de votre sang. Nous sommes libres ; et voilà que tu as enfoui dans notre terre le titre de notre futur esclavage. Tu n'es ni dieu, ni un démon : qui es-tu donc, pour faire des esclaves ? (…) "Tu es le plus fort ! Et qu'est-ce que cela fait ? Lorsqu'on t'a enlevé une des méprisables bagatelles dont ton bâtiment est rempli, tu t'es récrié, tu t'es vengé ; et dans le même instant tu as projeté au fond de ton cœur le vol de toute une contrée ! Tu n'es pas esclave : tu souffrirais plutôt la mort que de l'être, et tu veux nous asservir !"

 

Ecrit en 1772, ce texte entre en résonance avec le code noir de décembre 1723 d'une part et le décret du 4 février 1794 abolissant l'esclavage, d'autre part. Un grand bonhomme, vous dis-je...

En cette époque d'ultra-libéralisme triomphant, nous manquons de penseurs ayant l'étoffe d'un Diderot ! Ce n'est pas Alain Minc qui nous contredira lorsqu'il affirme : "la société française ne fabrique plus d'intellectuels à l'ancienne"(in Histoire politique des intellectuels). Mais me direz-vous, en prenant comme témoin l'ami du président, ai-je bien choisi le bon référent ?..

 

 

* En exemple, citons les propos d'un fin spécialiste de cette période, Gerhardt Stenger. Dans sa présentation du Dictionnaire philosophique de Voltaire, il écrit : "Voltaire s'en prend aux matérialistes modernes comme Diderot qui considèrent qu'il n'y a pas d'intention et de planification dans l'univers" (GF Flammarion - février 2010 - page 21)

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