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29 janvier 2011 6 29 /01 /janvier /2011 11:30

Il y a cent un ans, le 29 janvier 1910, Maurice Joyeux voyait le jour à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine) : un "anar"hors du commun qui laissa son empreinte militante sur le mouvement libertaire français pendant près de soixante ans.

 

29-janvier-Joyeux.jpgNous sommes de ceux qui, jusqu'en 1991, l'avons fréquenté et accompagné les trente dernières années de son existence. En ce jour, c'est donc avec émotion que nous parlons de l'ami et, bien sûr, du camarade*.

 

Jeune ouvrier, il s'active dans un Comité de chômeurs et participe à l'occupation du Consulat de Pologne qui lui vaudra, en 1933, sa première année de prison. Dès 1935, il adhère à l'Union anarchiste et ne quittera plus ce courant de pensée et d'action. Réfractaire à la guerre, il est emprisonné. Lors de son séjour à la prison lyonnaise de Montluc, il organise une mutinerie et s'évade. Maurice relatera ces deux évènements dans deux romans autobiographiques : Le Consulat polonais et Mutinerie à Montluc. Libéré, il retrouve un certain nombre de camarades qui, avec lui, vont reconstruire le mouvement sous l'appellation Fédération Anarchiste.

 

La période de la Libération fut l'occasion d'une rencontre avec une militante, Suzy Chevet, qui devient la compagne de sa vie. Cette union lui procure une stabilité de vie. Il peut entreprendre le développement et la pérennisation du mouvement. Avec les compétences de Suzy, avec les membres du Groupe libertaire Louise Michel (Paris XVIIIe) et, bien sûr, avec une kyrielle d'artistes débutants ou de renom, des galas sont organisées au Moulin de la Galette puis à la Mutualité qui permettent d'assurer le financement de projets conséquents : achats de locaux, création de la revue La Rue, passage du journal mensuel Le Monde Libertaire en formule hebdomadaire, enfin la création de Radio Libertaire.

 

Par son travail militant au sein des mouvements syndical et libertaire, Maurice y occupe une place de premier plan. Homme de combat certes mais, avec talent, il manie aussi bien la parole que l'écrit. Dans ce dernier domaine il sera d'une grande fécondité. Grand lecteur mais aussi homme de plume, il est très difficile de compter le nombre d'articles, d'études, de brochures et d'ouvrages qu'il a produit. Que de nuits blanches, que de week-ends passés derrière son bureau montmartrois à écrire un "papier" ou préparer quelque intervention publique... Ses vacances se passaient en camping et nous le voyons difficilement dévisser de la chaise et de la table où il posait sa machine à écrire pour quelques heures d'écriture.

 

C'est ainsi qu'il rédigeait ses ouvrages. Comment choisir l'une de ses pages afin d'illustrer mon propos ? J'ai longtemps hésité sur l'extrait à vous soumettre. Mais la crise économique actuelle m'a rappellé ce passage de son livre L'anarchie dans la société contemporaine, une hérésie nécessaire ? publié aux Editions Casterman en 1977 (page 151). Trente-quatre ans se sont écoulés et, pourtant, la lucidité de son analyse reste étonnament actuelle. Jugez-en :

 

"L'économie capitaliste est en crise. Pour la première fois de son histoire ? Tous les économistes classiques prétendent le contraire. Ils se trompent ou ils nous trompent !

Une économie de marché est par sa nature même conduite à l'expansion infinie. La concurrence provoque l'incitation à la consommation. Au besoin de consommation succède le désir de consommer pour satisfaire un mode de vie n'ayant plus de rapports avec la conservation de l'espèce. Tant que l'expansion trouve des débouchés, et malgré les bavures qui inévitablement se produisent, le système capitaliste du profit est florissant pour les classes qui en bénéficient. Il l'est également, dans une certaine mesure, pour les populations qui reçoivent des salaires leur permettant d'acheter à leurs patron les objets qu'ils fabriquent eux-mêmes. Lorsque l'expansion est bloquée, la machine économique tourne dans le vide, ac­cumule les surplus et les stocks, crée le chômage, suscite des faillites : ce qui réduit les revenus et précipite encore un peu plus les crises. L'expansion du système dépend de l'équilibre entre la fabrication et la consommation, entre les prix et les revenus. Lorsque cet équilibre est rompu, la pompe à production-consommation se désamorce. C'est la crise. Et, aujourd'hui, l'économie de marché, basée sur le profit, la plus-value et la concentration du capital sont en crise dans toutes les sociétés industrielles.

Les classes dirigeantes connaissaient le mécanisme de ces crises. Jusqu'à ce jour elles avaient été des crises de croissance, c'est-à-dire des crises d'adaptation du marché aux sciences, aux techniques, aux besoins nouveaux, sollicités par la publicité ou par l'évolution naturelle. Une de ces solutions consistait à conquérir de nouveaux marchés, à équiper les pays sous-développés. Les conquêtes coloniales comme les deux dernières guerres mondiales ne furent rien d'autre que des affrontements pour s'assurer des débouchés. Les deux ressorts qui permettent l'adaptation du système aux évolutions étaient l'espaceet le temps. Aujourd'hui, c'est terminé ! L'espace et le temps ne jouent plus en faveur de l'expansion économique essentielle au capitalisme libéral ou d'Etat. Ils jouent contre lui."

 

Alors, convaincus ? Pour aller plus loin dans la réflexion et dans la connaissance du personnage, quoi de mieux que d'aller à la librairie du Monde Libertaire (rue Amelot, Paris XIe) pour se procurer quelques-uns de ses ouvrages et - pourquoi pas ?- les deux tomes de ses mémoires :Souvenirs d'un anarchiste etSous les plis du drapeau noir.

 

Rares sont les hommes d'une telle trempe. Vingt ans après sa disparition, il m'arrive très souvent à penser au militant, à l'intellectuel dont l'influence a marqué profondément ma propre construction libertaire, ainsi qu'à l'homme avec qui une amitié sans faille nous reliait.

 

 

 

29-janvier-Livre-Joyeux.jpg* Nous avons commis une biographie sur le personnage (préfacée par Michel Ragon). C'est bien le moins que nous lui devons.

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