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13 juillet 2010 2 13 /07 /juillet /2010 21:36

 

En ce 14 juillet jour de liesse de la symbolique républicaine, fêtée pompeusement au son du clairon, notre camarade Léo nous a envoyé, en 1993, son dernier salut à la compagnie. Un ultime pied de nez face à cette société dont "l'impression démocratique luit fait des rougeurs".

 

14-juillet-Ferre.jpgLéo Ferré fut un homme de conviction et de fidélité. Certains lui reprochèrent son statut d'artiste arrivé, particulièrement une petite cohorte de provocateurs soixante-huitards qui tenteront et réussiront, quelquefois, à pourrir certains de ses galas(1). Même si il ne fut jamais un militant, Léo n'aura eu de cesse de condamner le système économique, politique et sociale, cet immense show-biz protéiforme, appelée par les situationnistes la société du spectacle. Avec son Y'en a marre, son Ni dieu ni maître et son incontournable Les Anarchistes est-il permis de douter de ses intentions ? Par tempérament, mais aussi par conviction, ses idées se sont toujours accordées avec une conception éthique de la pratique sociale. A chaque fois que ses amis le lui demandèrent, et ce pendant de très nombreuses années, il sera toujours présent pour animer les galas, entre autre ceux au profit de la Fédération anarchiste et de Radio Libertaire.

 

Léo a apporté à la chanson française une dimension poétique sans précédent. Chacune de ses compositions, chacune de ses musiques restent de véritables petits bijoux brillant de mille feux. Françoise Travelet dans son livre d'entretien : Dis donc, Ferré... (Hachette 1971), le résume parfaitement : "Le champ d'investigation de sa poétique est un champ à mille dimensions, un univers où les droites deviennent courbes et où le parcours le plus mythique est celui de la réalité".

 

Plutôt que de poursuivre la litanie de louanges dithyrambiques, je vous invite à lire l'un de ses textes participatifs à la revue La Rue. Editée par le Groupe libertaire Louise Michel, son financement fut assuré - entre autres artistes - grâce à ses tours de chant... Avec ce texte, publié dans le n° 11, nous retrouvons au sommaire tous ses amis dont Françoise Travelet et Maurice Frot. Ce dernier fut à ses côtés durant toutes les tournées que Léo s'enchaîna après sa séparation de Madeleine et ...de Perdrigal(2).

 

Un texte au phrasé particulier, très caractéristique de sa marque de fabrique. Un texte qui, aujourd'hui encore, garde toute sa puissance évocatoire. Avant d'embarquer, fermez un moment votre "mobile" car

 

Le silence ne téléphone jamais

 

 par Léo FERRE


Le grand drame des solitaires, c'est qu'ils s'arrangent toujours pour ne pas être seuls. Si l'on pouvait se mettre au ras de tout'nu, et partir loin, sans un, qu'un peu de cette chaleur maternelle qui est tout ce qui leur reste, aux bonnes femmes... Un jour j'irai trancher ailleurs mes incompatibilités démocratiques. Un jour je branlerai ce qu'il restera à branler. D'ailleurs, qu'est-ce que je branle ici, à cette heure, attendant je ne sais quelle sonnerie de téléphone me rendant une voix, quelque part, quelque chose de fraternel, d'insoumis, de propre, de comme ça pour le plaisir, de rien, de larmes j'en ai trop en veux-tu ? de quoi, enfin ? Le silence, lui, ne téléphone jamais, et c'est bien comme ça, c'est bien. La vie ne tient qu'à un petit vaisseau, dans le cerveau, et qui peut déconner à n'importe quel moment, quand tu fais l'amour, quand tu divagues, quand tu t'emmerdes, quand tu te demandes pourquoi tu t'emmerdes. Il faudra que je prenne un jour quelque distance avec moi-même et dire à qui voudra mon style de pensée et de vie et de mort et ma chance montera doucement du fond de l'an dix mille. Je suis le vieux carter d'une Hispano Suiza. Une première femme, six ans de collage ad­ministratif. On se demande ce qu'on fout à se multiplier par deux. Deux cœurs, deux foies, quatre reins... Je suis seul et je pisse quand même. Le couple ? Voilà l'ennemi. Les souvenirs s'empaquètent négativement. La mémoire négative, c'est une façon de se rappeler à l'envers, c'est plus commode. Les ombres passent, un peu grisées. On pense à des gravures pleines de roussures, sans grand talent. Les souvenirs n'ont pas de talent, ils végètent dans un coin du cerveau... un amas cellulaire qui s'ennuie et qui perd sa charge. Comme une batterie. La matrice nourricière ? Il y a urgence. Le piment, le vrai, c'est celui qu'on rajoute. La femme inventée ne déçoit jamais, seulement, il faut tout le temps en changer. L'in­vention permanente. L'érotisme, c'est vraiment dans la tête. Et puis, pas tellement que ça... Une jupe, un cul de hasard, et le reste. Devant la télé, on devient vraiment con. Il n'y a pas que des gens bizarres dans les trains et dans les gares. Il y a aussi les courants d'air. Mener un train d'enfer à une pépée maxi, le long du. fleuve, une pépée toute encerclée d'idées reçues. Et pas moyen de lui griffer la chatte. C'est vraiment dégueulasse, la moralité publique. L'enfer ? Une façon de voir et de se laisser voyant. Cette maison du plein soleil, cette maison qui me maudit, cette maison tu la verras quelque jour dans un chemin d'ombre. Il y a partout des fleurs soucis, des paravents, des beaux cactus, de ceux qui piquent bien, de ceux qui bandent et éjaculent du blanc dans cet été de votre cul, Madame ! Et tout ce qui émerge de mes souvenirs controuvés ?

14-juillet-LaRue-11.jpgJ'arrange mes souvenirs quand je n'ai pas envie de leur parler et de leur dire qu'ils ne sont là que parce que c'est l'usage. Le moulin de Pescia, le papier, l'odeur, ce type empaqueteur, cette machine à pointer, en bas, ce soleil de mars, cette brume, un peu, en préface à la belle journée se préparant, ce péage avec ce mec au mois, qui s'en fout, ces accidents abstraits que je m'invente au hasard des 140 à l'heure, ce retour dans le bleu, cette façon de ne pas être dans le siècle, ce tourneur qui ne tournera plus avec moi, même comme un derviche, ce cirque devant lequel je passe tous les jours et qui ne joue jamais, ce fournisseur d'essence rencontré à la banque, cette descente vers les chiens et leurs paroles rassemblées, cette pintade mise en route et mes fureurs de cuisinier sentant mouiller la casserole et s'attacher à un désespoir ailé, à des oiseaux traqués dans des caisses avides, et tout ce néant de la merde qui monte à mes babines, ce code pénal particulier qu'on devrait pouvoir lire en petites notes en bas de page du livre de recettes, cette soirée après les autres, cette machine qui tant et tant dactylographe, ces petites boules gigoteuses — O Gutembiche ! — ces cris perdus quelque part et qui retrouvent un cœur saignant, ce pain de seigle qui s'éternise sous les dents dures du couteau-scie, ce parfum de la nuit comme une pièce de piano de Debussy jouée par Gieseking, cette heure de dormir qui sonne doucement à ma tempe, cette passion de passionner tout ce qui passe autour de moi, les loups promis, les guffi, les araignées dessinées avec leur toile sur ce gadget tirelire avec son cadavre peint en vert et qui salue, ce bruit qui monte du petit ventre de ma machine, et ce papier qui se plie d'aise sur ma table, et tous ces cons heureux qui me regardent dans la rue avec mes longs cheveux comme des voiles de thonier, toujours les voiles, toujours les thoniers, cette envie de passer vite, très vite et puis quand même s'attarder sur le bestiaire de ma mie. La source et le cloaque. Ça dépend du contexte. Les chiens c'est comme les gens : avec un os, ça grogne. La solitude est une configuration particulière du mec ; une large tache d'ombre pour un soleil littéraire. La solitude c'est encore de l'imagination. C'est le bruit d'une machine à écrire. J'aimerais autant écrire sur des oiseaux chantant dans les matins d'hiver. J'ai rendez-vous avec les fantô­mes de la merde. Dimanche. Les jours de fête, je les maudis, cette façon de sucre d'orge donné à sucer aux pauvres gens, et qui sont d'accord, avec ça, et on retournera lundi pointer. Je vois des oranges dans ce ciel d'hiver à peine levé. Le soleil quand ça se lève, ça ne fait même pas de bruit en descendant de son lit, ça ne va pas à son bureau, ni traîner Faubourg St-Honoré, ni rien de ces choses banales que les hommes font, qu'ils soient de la haute ou qu'ils croupissent dans le syndicat. Le soleil, quand ça se lève, ça fait drôlement chier les gens qui se couchent tôt le matin. Quant à ceux qui se lèvent, ils portent leur soleil avec eux, dans leur transistor. Le chien dort sous ma machine à écrire. Son soleil, c'est moi. Son soleil ne se couche jamais, alors il ne dort que d'un œil. C'est pour ça que les loups crient à la lune. Ils se trompent de jour. Les plantes ? Les putes ? Les voitures ? Le bois de chauffage qui s'est gelé des tas d'hivers à attendre mon incendie. Je vous apporterai des animaux sauvés, l'innocence leur dégoulinant des babines ou de leurs yeux. Je les emmènerai au cinéma, en leur disant de ne pas trop regarder sur l'écran et les prierai de sucer des esquimaux Gervais. Je mangerai avec eux, de tout, de rien, je boirai avec eux le coup de l'amitié et puis partirai seul vers un pays barré aux importuns. Presque tous. Je suis un oiseau de la nuit qui mange des souris. Je suis un bateau éventré par un hibou-Boeing. Je suis un pétrolier pétroleur de guirlandes et de marée plutôt noire, comme mes habits, et un peu rouge aussi, comme mon cœur. J'aime. La multitude. La multitude. Les chiens. Les hiboux. Les horreurs.

L. F.

(La Rue n° 11, 3e trimestre 1971)

 

En ce 14 juillet, loin des défilés et des petits fours, oublions les feux d'artifice et les flonflons du bal. Savourons encore et toujours du Léo !

 

(1) Je me souviens de celui du 10 mai 1968, en soutien au journal Le Monde libertaire. Un heureux concours de circonstances voulut qu'il eut lieu le premier soir des barricades. Comme à chaque fois, la salle était pleine à craquer. Alors que le spectacle était à peine commencé, aux grilles du Palais de la Mutualité la pression se faisait forte pour empêcher tous les "zozos" qui, au nom des grands principes anarchistes, désiraient entrer gratuitement. Prêts à en découdre, nous étions nombreux à garder toutes les portes d'accès, coulisses comprises. Pendant ce temps et en permanence, d'autres militants nous tenaient informés de l'agitation extérieure, tant à proximité de la Mutualité que dans tout le Quartier Latin. A l'issue de ce gala, sur scène Maurice Joyeux exhortera le public à se joindre aux manifestants. La suite est connue..

 

(2) Appellation qu'il donna à son domaine de Pech-Rigal, dans le Lot.

 

 

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commentaires

Gérald C. 27/07/2010 19:29


Certain-e-s trouverons la façon d'aborder la question de façon machiste et peut-être n'auront-ils-elles pas tort.

Mais cette chanson de Ferré est pour moi tout de même "un must" :

http://www.youtube.com/watch?v=UFsbgHEdUtg&feature=youtube_gdata

Une pensée vers toi !

Amitié


Roland 27/07/2010 19:31



Voici le lien et merci à toi Gérald :


http://www.youtube.com/watch?v=UFsbgHEdUtg&feature=youtube_gdata



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