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20 décembre 2013 5 20 /12 /décembre /2013 08:39

Voici un reportage intéressant et inquiétant. Il a pour lieu Tunis et sa banlieue. La puissance du lobbie religieux y semble particulièrement importante. Les pratiques qui s'établissent sont étonnantes.

Sans tomber dans l'excès, ni dans le piège d'une islamophobie délirante dont certains se complaisent allègrement, comment ne pas imaginer que ce qui est une réalité là-bas ne puisse s'exporter sur d'autres rivages méditerranéens ? Nous n'avons pas de réponse mais, en posant notre regard sur les moyens d'action pris par cette religion en Tunisie, ne devons-nous pas nous poser la question ?

En notre qualité d'athée, faut-il préciser que toutes les religions ainsi que les méthodes utilisées pour les imposer nous déplaisent profondément ?

 

 

"Les circuits ordinaires de l'islamisation

Article publié par Courrier International du 12 décembre 2013

Dieu n'a jamais été aussi omniprésent, En tags tremblants et baveux ou en calligraphies soignées, son nom se décline en une infinité de postures et d'affectations insolites. Murets en ruine, maisons abandonnées, pare-brise poussiéreux de taxis et de fourgons, devantures d'échoppes, charpentes d'étals, clôtures de chantiers et autres façades crasseuses de l'espace urbain l'affichent grossièrement dans un environnement où l'inspiration religieuse sonne soudain comme une révélation.

Ici, on est loin des montagnes et des forêts où le djihad au nom d'Allah creuse des tunnels, on est à distance des cités périphériques, fiefs naturels des salafistes. A mi-chemin entre banlieues résidentielles et cités marginalisées, on est dans des quartiers ordinaires et sans histoires du Grand Tunis, qui souscrivent de nuit comme de jour à une "loyauté exclusive" à Dieu et qui en font la démonstration à chaque coin de rue. La Manouba, Oued Gueriana, Den Den au nord, Ben Arous, Ouardia, Dubosville ou Djebel Djelloud au sud...

Dans cette rue calme de la Manouba, non loin du mausolée de Saïda Manouba, incendié il y a un an, le vieux garage naguère désaffecté a repris du service et ne désemplit pas depuis près de deux ans. Mais son pic d'animation commence tous les jours après la prière d'El-Icha [du soir]. En ce début d'hiver, les voisins "affiliés" s'y rassemblent autour d'un feu et de quelques narguilés. Après avoir longtemps officié sous l'aile de la LPR [Ligue de la protection de la révolution, milices organisées par quartier et proches d'Ennahda, le parti islamiste au pouvoir], d'Ettadhamen [Cité de la solidarité, située a l'ouest de Tunis], ils se présentent maintenant comme des "défenseurs du pays, de sa religion et de ses valeurs". Aucun ne décline son appartenance partisane. Tous renient tout haut Ennahda et prennent un malin plaisir à critiquer son laxisme.

Promesses électorales.

Pourtant, leurs activités prouvent le contraire. Retraités, quinquagénaires disponibles et jeunes adultes sans emploi fixe, structurés en réseaux, ils constituent la cheville ouvrière d'œuvres sociales qu'ils présentent vaguement aux bénéficiaires comme étant des programmes sociaux du gouvernement. Confronté au témoignage de la jeune couturière d'habits charaïques [conformes a la charia] fraîchement installée, qui confirme avoir reçu de l'Etat, en guise de subvention, des machines et des pièces de tissu, Abdellatif, l'une des nouvelles figures dynamiques du quartier, mélange les arguments : "Ennahda ne finance pas directement ces projets; c'est l'association Oussoua qui le fait et nous sommes juste des intermédiaires bénévoles. Nous connaissons les jeunes chômeurs et les familles du voisinage qui sont dans le besoin et nous intervenons pour faciliter les procédures, débloquer les subventions, louer les échoppes... Nous avons déjà aidé à installer plus de vingt petits métiers et petits commerces dans un rayon de moins de 1 kilomètre", explique fièrement Abdellatif, chef de file des "volontaires du garage", qui conclut dans un soupir : "On ne doit loyauté qu'à Dieu le Tout-Puissant".

Sur le terrain, la mission des intermédiaires se traduit par une toute nouvelle carte des quartiers où l'espace est plus que jamais grignoté par les commerces. Dans cette rue résidentielle d'El-Ouardia, en six mois et dans un rayon de moins de 200 mètres, cinq dépendances de villas ont été converties. Outre l'échoppe de fruits secs confiée à un jeune diplômé, ce sont des femmes qui ont bénéficié du reste des petits projets : une boulangerie artisanale où du pain de campagne est cuit dans des "tabouna" à gaz [brûleur à gaz sur pied], une parfumerie et deux ateliers de confection d'habits charaïques.

Mêmes types de projets financés dans l'opacité des réseaux de médiation entre bénéficiaires et associations caritatives. Mêmes profils de jeunes mères de famille dont certaines ont simultanément droit à un taxi pour l'époux. Mêmes postes de radio diffusant Coran et prières à longueur de journée. Même panneau de tissu opaque scindant les échoppes en deux. "On m'a clairement signifié que je n 'avais pas besoin de me voiler pour bénéficier du projet et qu'il valait mieux garder mon apparence, mes habitudes et mes relations d'avant... Par contre, le voile est obligatoire dans la boutique pour ne pas trop s'exposer à la clientèle masculine et avoir droit à son intimité de femme."

La jeune couturière aux cheveux colorés blonds prépare à l'aube de chaque vendredi deux ou trois grands sacs de djellabas [longue chemise pour homme], de niqabs [voile intégral], de pantalons et de rideaux que son mari va livrer aux détaillants des mosquées environnantes. Pour cela, elle travaille dix heures par jour, six jours sur sept et se repose le vendredi. "C'est jour de prière et il est interdit de travailler ce jour-là." En revanche, la couturière travaille le dimanche. Du matin au soir et même aux heures de fermeture, son atelier résonne de versets du Coran, des prières et des prêches diffusés en boucle par Radio Zitouna [radio privée à vocation religieuse]. "Dieu m'a gratifiée de ce don ; comment ne pas lui être reconnaissante ?"

Quant à la vendeuse de parfums, de faux bijoux et autres babioles chinoises et turques de contrebande, l'origine de son commerce est plutôt terrestre. "Pendant la campagne électorale d'Ennahda, on m'a octroyé un chèque de 1000 dinars [440 €]. Après les élections, j'ai vainement tenté de l'endosser et on m'a enfin orientée vers un grossiste du commerce parallèle, dans la médina, qui m'a livré son équivalent en marchandises." L. n'est pas la seule a avoir profité, deux ans après, d'une promesse électorale. Les subventions et aides sociales sous forme de marchandises de contrebande sont monnaie courante.

Show-business. C'est rue Sidi Bou Mendil que L. et des femmes de sa connaissance s'approvisionnent. Les filières du commerce parallèle des Trabelsi [famille de l'épouse du dictateur déchu Zine El-Abidine Ben Ali] se sont ostensiblement converties au salafisme le plus rigoureux. Les grossistes arborent des barbes et les échoppes étalent leurs nouveaux articles charaïques.

Si la confection de vêtements charaïques est un nouveau type de projet, les fonds de commerce de fruits secs continuent à s'octroyer, comme sous l'ancien régime, sur "contrat tacite d'allégeance et de vigilance". Les boulangeries artisanales sont le legs d'un programme d'aide sociale de 1'ex-RCD [Rassemblement constitutionnel démocratique, le parti du régime déchu] destiné aux mères de familles démunies. L'activité inédite est sans doute celle de ces "travailleuses pour la bonne cause" que certains habitants de la Mano sont des femmes qui acceptent de porter le niqab en contrepartie d'une rémunération équivalente à 30 dinars [13 €] par jour et dont la mission consiste à parader avec cet habit un peu partout sur les marches et dans les lieux publics pour l'intégrer dans l'espace urbain, le rendre familier et en banaliser le port", explique une étudiante en sociologie. Enquêtant sur l'enrôlement des femmes dans la diffusion des idéologies islamistes et salafistes, elle a recueilli plusieurs témoignages qui s'accordent à dire qu'il est généralement fait appel à des jeunes femmes non voilées et issues de milieux modestes par des associations religieuses qui emploient délibérément des safirat (femmes non voilées) pour promouvoir le port du niqab, fréquenter les mosquées en dehors des heures de prière, s'inscrire dans les écoles coraniques et les salons de prédication pour femmes.

L'objectif est d'afficher une religiosité spectaculaire qui dépasse les habits et les tags et emprunte les canaux des loisirs modernes et les codes du show-business. Sacrifiant à l'industrie ambiante, les mosquées se dotent de baffles puissants et d'éclairages intenses pour renvoyer au plus loin non seulement l'appel à la prière mais les prières entières et les prêches qui se couvrent les uns les autres dans une insoutenable cacophonie.

Dimanche après-midi, l'animation s'étend aux cercles et aux salons de prédication organisés en famille et entre voisins ainsi qu'aux écoles coraniques pour femmes. Coran en main, elles s'en vont par petits groupes apprendre quelques nouveaux versets, "Les femmes doivent sortir, apprendre le Coran en communauté et faire la prière à la mosquée, a dit notre imam. Les meilleures sont récompensées, mais pour ne pas faire de jalouses ils nous distribuent à toutes de l'argent", rapporte cette aide-ménagère de Douar Hicher, désormais persuadée qu'il est vain de faire sa prière et d'apprendre son Coran entre quatre murs.

Des primes pour une religion visible. Des rétributions pour une islamisation ostentatoire. Des fonds de commerce pour la promotion d'une double loyauté a Dieu et au parti de Dieu... le tout généreusement financé par des fonds caritatifs opaques et les filières salafisées du commerce parallèle.

Hedia Baraket in La Presse (extraits) Tunis, 25 novembre 2013

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